En Amazonie, la déforestation recule mais les foreuses avancent

Pour la première fois depuis des années, l’Amazonie livre une information qui ne se résume pas à des incendies, à l’exploitation forestière illégale ou à des pâturages arrachés à la forêt. Selon le nouveau rapport du réseau de surveillance MapBiomas, en 2025 la déforestation au Brésil a diminué de 20,6 % par rapport à l’année précédente, passant sous la barre du million d’hectares détruits. Dans l’Amazonie brésilienne, le déboisement a atteint son niveau le plus bas depuis 2019. Un résultat politique, avant d’être environnemental. Car Luiz Inácio Lula da Silva avait construit une partie de son retour sur la promesse de ramener le Brésil dans la diplomatie climatique internationale après les années de Jair Bolsonaro, marquées par l’affaiblissement des contrôles environnementaux et par l’avancée de l’économie extractive dans la forêt.

Mais justement, alors que les chiffres sur la déforestation s’améliorent, le gouvernement brésilien relance les forages pétroliers au cœur de l’Amazonie. Petrobras a annoncé des investissements d’environ 500 millions de dollars dans le gisement d’Urucu, dans l’État d’Amazonas, avec 22 nouveaux puits prévus après près d’une décennie d’arrêt.

Le laboratoire brésilien

La contradiction est bien là : le Brésil tente de se présenter comme une puissance verte sans renoncer aux combustibles fossiles. Et peut-être que c’est justement cette ambiguïté qui raconte mieux que n’importe quel slogan la phase traversée par de nombreuses économies émergentes. Lula défend ouvertement cette ligne. « Nous voulons vivre bien, travailler bien et profiter de la vie. Et cela n’arrivera que si l’économie croît », a déclaré lors de l’annonce du plan Petrobras, revendiquant le rôle du pétrole comme levier pour financer la transition énergétique. Pour Lula, les revenus du pétrole peuvent financer la course brésilienne vers la transition énergétique : batteries, minéraux critiques, fertilisants verts et mobilité électrique.

Nelle stesse ore, le gouvernement de Brasilia a lancé un programme public-privé d’environ 8,5 milliards d’euros pour renforcer la filière industrielle liée à la transition énergétique. Et pourtant, sur le plan climatique, continuer à investir dans les combustibles fossiles tout en promettant la transition écologique demeure un équilibre de plus en plus difficile à soutenir.

Le point critique de la forêt

L’Amazonie demeure l’un des écosystèmes déterminants pour l’équilibre climatique mondial. Elle couvre environ six millions de kilomètres carrés répartis sur neuf pays sud-américains et stocke plus de 120 milliards de tonnes de carbone. Depuis des années toutefois, des études scientifiques et des organisations internationales avertissent que de vastes zones de la forêt perdent leur capacité à absorber du CO2 en raison de l’augmentation des températures et de la fragmentation des écosystèmes. Le seuil redouté par les scientifiques est celui du soi-disant « point de non-retour » : le moment où la forêt tropicale pourrait progressivement se transformer en savane, modifiant les pluies, la biodiversité et la stabilité climatique de l’ensemble du continent sud-américain.

C’est pourquoi l’annonce de nouveaux puits pétroliers a aussitôt attiré les critiques des organisations environnementalistes. L’Observatoire du Climat brésilien a demandé d’« éviter toute forme de dégradation environnementale », soutenant que l’Amazonie devrait rester exclue de l’exploitation des combustibles fossiles.

La nouvelle géopolitique verte

Pourtant, ce n’est pas seulement l’environnement qui est en jeu. Il y a aussi la géopolitique de l’énergie. Les tensions internationales autour du détroit d’Ormuz, par lequel passe une part importante du pétrole mondial, poussent de nombreux pays à renforcer leur autonomie énergétique et leur production domestique. Le Brésil entrevoit un espace stratégique : devenir à la fois exportateur de matières premières pour la transition écologique et producteur d’énergie compétitif. Une position qui pourrait renforcer le poids international du pays dans les années à venir, notamment à l’approche des élections présidentielles d’octobre. Reste toutefois une question politique avant même qu’elle ne soit environnementale : combien peut tenir l’équilibre entre la protection de l’Amazonie et la nouvelle expansion pétrolière ? Pour l’instant, Lula tente de concilier les deux voies. Les chiffres sur la déforestation lui donnent un argument fort sur le plan international. Les forages, quant à eux, servent à rassurer l’industrie, les investisseurs et les zones les plus pauvres du pays. Mais le risque est que le Brésil se retrouve à poursuivre deux modèles incompatibles : celui de puissance climatique mondiale et celui de l’économie fossile traditionnelle. Et l’Amazonie, encore une fois, demeure le lieu où cette contradiction devient impossible à dissimuler.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.