Pourquoi le biomimétisme est notre meilleur allié pour résoudre les problèmes

Les conceptions inspirées par la biologie transforment les 3,8 milliards d’années de recherche évolutive de la nature en percées humaines. Pourtant, à mesure que les espèces disparaissent et que les enfants passent 50% de temps dehors en moins, nous risquons de couper la filière qui transforme la curiosité naturelle en innovation durable. Protéger la biodiversité et rétablir l’accès des jeunes au monde vivant ne sont pas seulement des objectifs environnementaux ; ils sont essentiels pour préserver l’avenir de l’ingéniosité humaine.

L’ingénieur japonais Eiji Nakatsu s’est inspiré du bec du martin-pêcheur pour repenser le réseau ferroviaire à grande vitesse du Japon, le Shinkansen, afin de réduire le bruit dans les tunnels et d’améliorer l’aérodynamisme. Ses interventions ont rendu le train 10% plus rapide et 15% plus économe en énergie. Tout cela parce que quelqu’un a accordé une attention particulière à la nature.

Cet acte unique d’observation est connu sous le nom de biomimétisme, et il pourrait être l’un des outils les plus déterminants dont l’humanité dispose pour résoudre les problèmes du XXIe siècle. Pourtant, au moment même où nous en avons le plus besoin, nous préparons une génération qui pourrait ne jamais adopter l’habitude de regarder.

Le département R&D de la nature : 3,8 milliards d’années de savoir-faire

Le biomimétisme est la pratique consistant à apprendre de et à imiter les conceptions, les processus et les systèmes de la nature pour résoudre les défis humains. Le mot lui-même vient du grec bios (la vie) et mimesis (l’imitation). Ce n’est pas un concept nouveau – Léonard de Vinci dessinait des machines volantes modelées sur les oiseaux au XVe siècle – mais il n’a connu une traction scientifique et commerciale remarquable que ces dernières décennies.


A humpback whale.

Les exemples de l’ingéniosité de la nature se retrouvent partout, mais ils proviennent rarement des animaux qui ornent les campagnes de conservation. Le velcro est né lorsque un ingénieur observa des graines d’argousier s’accrocher au pelage de son chien. Les nageoires des baleines à bosse ont refaçonné les pales d’éoliennes pour booster l’efficacité, tandis que le venin d’un cône mollusque lent a donné naissance à un analgésique cent fois plus puissant que la morphine. Même le sang de la limule demeure indispensable pour tester la stérilité des vaccins et du matériel médical dans le monde entier.

Aucun de ces exemples n’est une grande figure de la faune charismatique. Ce sont des organismes modestes, faciles à négliger, dont les secrets extraordinaires n’ont été révélés que parce que quelqu’un, quelque part, a pris le temps d’observer.

Un plan effacé

Les taux d’extinction des espèces dépassent de 100 à 1 000 fois les taux naturels de fond. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution des biodiversités et des services écosystémiques (IPBES) avertit qu’environ un million d’espèces pourraient disparaître au cours des prochaines décennies. Nous avons perdu 73 % des populations d’animaux vertébrés sauvages depuis 1970.

Chaque espèce perdue n’est pas seulement une tragédie écologique. C’est un plan effacé ; une solution réduite au silence ; une question que l’humanité n’aura jamais l’occasion de poser à la nature, car l’organisme qui détenait la réponse n’existe plus.

La génération des écrans

Voici où la crise s’approfondit et devient quelque chose de plus personnel, générationnel, et finalement plus évitable.

Les données de recherche et de santé publique montrent de façon constante que les enfants et les adolescents passent plusieurs heures par jour devant des écrans – une tendance qui s’est accélérée largement pendant et après la pandémie de Covid-19. Par ailleurs, les recherches indiquent que les enfants d’aujourd’hui passent 50% de temps de jeu extérieur non structuré en moins que les enfants des années 1970. Seulement 27% des enfants jouent régulièrement dehors, contre 80% des baby-boomers qui signalaient un jeu extérieur régulier pendant leur enfance.

Cela importe pour le biomimétisme d’une manière dont on parle rarement.

Darwin collectionnait des scarabées avec une minutie obsessionnelle. Jane Goodall observait des insectes pendant des heures. L’immersion forestière de l’enfance de Janine Benyus a façonné l’œuvre de sa vie. Le biomimétisme ne commence pas dans un laboratoire, il commence par la curiosité éveillée par une rencontre directe avec le monde vivant.

Un enfant qui observe un gecko grimper sur le verre ou qui se demande pourquoi la toile d’une araignée survit aux tempêtes porte une question que n’importe quel manuel n’aurait pas semée. Cette question est une graine. Le laboratoire est l’endroit où elle fleurit.

Mais un enfant dont la relation avec la nature est médiatisée par des écrans consomme la nature, il ne la rencontre pas. Les consommateurs deviennent rarement des découvreurs.

Les compétences que nous perdons

Le biomimétisme exige un ensemble unique de compétences qui se développent mieux par une immersion dans la nature. Cela commence par l’acuité d’observation, la capacité de remarquer les détails fins de la façon dont un gecko grimpe sans effort sur des surfaces verticales, comment une feuille de lotus repousse naturellement l’eau, ou comment les termitières régulent la température avec une précision remarquable. Il faut aussi une reconnaissance des motifs, où les liens entre les systèmes biologiques et les défis humains se créent, permettant aux solutions de la nature d’inspirer l’innovation.


Children today spend 50% less time in unstructured outdoor play than children did in the 1970s.Children today spend 50% less time in unstructured outdoor play than children did in the 1970s.

Également crucial est la pensée systémique – comprendre que les organismes n’existent pas isolément mais fonctionnent au sein de relations environnementales complexes. Plus que tout, le biomimétisme est guidé par l’émerveillement et la curiosité, l’instinct de se demander : «Comment cela fonctionne-t-il ?» et «Pourrions-nous faire la même chose ?»

Ce ne sont pas des compétences cultivées uniquement par des manuels ou par les écrans, mais aussi par une immersion directe, répétée et non structurée dans le monde naturel.

Reconnecter la prochaine génération

Des initiatives à l’échelle mondiale inversent cette tendance. Les programmes de biomimétisme dans les écoles primaire et secondaire intègrent désormais l’observation de la nature directement dans les programmes STEM, tandis que les écoles forestières, les projets de science citoyenne et les « bioblitz » ludifiés amènent les élèves dehors. Ces efforts prouvent que lorsque les enfants s’engagent avec la nature comme source d’interrogation plutôt que comme sujet à mémoriser, la curiosité suit naturellement. Ils passent d’un apprentissage sur le monde naturel à un apprentissage à partir de celui-ci.

Ce que nous devons faire

La solution ne consiste pas à abandonner la technologie, mais à exiger que la nature conserve son rôle irremplaçable en tant que laboratoire originel de l’ingéniosité humaine

1. Protéger la biodiversité

Chaque espèce que nous sauvons est une bibliothèque de solutions potentielles préservées. La conservation est la sécurité de l’innovation.

2. Imposer l’éducation à la connaissance de la nature

Les écoles doivent intégrer l’apprentissage basé sur la nature comme une composante structurelle, et non comme des sorties occasionnelles. Cela signifie des périodes régulières d’apprentissage en extérieur dans toutes les écoles, l’intégration du biomimétisme dans les programmes STEM et la formation des enseignants pour faciliter l’exploration guidée par la nature.

3. Repenser les espaces de l’enfance et urbains

Les urbanistes doivent privilégier les infrastructures vertes afin de donner aux enfants un accès réel à des systèmes vivants. Les parents doivent parfois choisir la forêt plutôt que l’écran. Nous avons besoin d’un changement culturel qui valorise le jeu en plein air non structuré comme essentiel et non optionnel, des limites du temps passé devant les écrans qui privilégient l’exploration du monde réel, et une planification urbaine qui garantit à chaque enfant l’accès aux espaces verts.

4. Soutenir l’équité dans l’accès à la nature

Pour de nombreux enfants, la barrière n’est pas les écrans mais l’absence d’un espace vert sûr et accessible. La connexion à la nature ne devrait pas être un privilège. Nous devons aborder les questions de sécurité, le manque de nature à proximité et les contraintes économiques.

5. Rendre la connexion visible

Les communicants doivent aider les gens à comprendre que protéger les forêts tropicales ne se limite pas au carbone ou à des espèces charismatiques. Il s’agit de préserver l’univers des questions auxquelles la nature attend encore de répondre.


Urban area surrounded by plants and green areasUrban area surrounded by plants and green areas

Une question pour les parents, les éducateurs et les décideurs

Quand avez-vous pour la dernière fois vu un enfant s’arrêter et observer véritablement un oiseau, un insecte ou une plante avec une curiosité sincère et non précipitée ? Si la réponse est « rarement » ou « jamais », nous avons un problème. Pas seulement un problème environnemental. Un problème d’innovation.

Le labyrinthe le plus important sur Terre n’est pas un bâtiment. C’est le monde vivant lui-même. Et nous le refermons, une espèce à la fois, une enfance à la fois.

La question est de savoir si nous saurons prêter attention avant qu’il ne soit trop tard. Cela aussi est quelque chose que la nature essaie de nous enseigner depuis toujours.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.