Le plus grand data center d’IA du monde pourrait chauffer l’Utah autant que 23 bombes atomiques par jour

Dans le désert de l’Utah, l’intelligence artificielle a une apparence bien moins immatérielle que ce que nous aimons nous raconter: gaz, tuyaux, ventilateurs, eau disputée et une vallée qui risque de devenir encore plus chaude. Le projet s’appelle Stratos et devrait naître dans le comté de Box Elder, au nord du Great Salt Lake, ce grand lac salé déjà depuis des années au cœur d’une crise environnementale extrêmement lourde.

Suralors sur le papier, il s’agit d’un campus destiné à alimenter le cloud computing, l’intelligence artificielle et des opérations liées à la défense. Dans la pratique, c’est une infrastructure gigantesque: la superficie totale indiquée dans les documents officiels atteint environ 40 000 acres, soit plus de 16 000 hectares, même si les autorités précisent qu’une grande partie du terrain resterait libre et que le data center n’occuperait qu’une fraction de la zone. Le projet a reçu l’approbation de la Military Installation Development Authority de l’Utah et du comté de Box Elder, mais le parcours reste long: il faut encore des autorisations environnementales, des permis d’air, d’eau, de rejets et des droits hydriques.

Une machine de 9 gigawatts

Le chiffre qui a fait sauter sur la sellette les environnementalistes, les résidents et les scientifiques est le suivant: 9 gigawatts. Selon les estimations disponibles, Stratos arriverait à consommer une quantité d’énergie énorme, presque le double du pic de demande électrique enregistré dans l’Utah en 2025. Les promoteurs expliquent que l’installation produirait de l’électricité directement sur place, en utilisant du gaz naturel provenant du Ruby Pipeline, afin de ne pas peser sur le réseau électrique local, de sorte que les foyers des habitants ne devraient pas être en concurrence avec les serveurs pour l’électricité.

Reste toutefois la chaleur. Car un data center de ces dimensions ne se contente pas de consommer de l’énergie: il la restitue à l’environnement sous forme de chaleur. Robert Davies, physicien à l’Utah State University, estime une charge thermique totale d’environ 16 gigawatts, en ajoutant l’énergie nécessaire au data center et la chaleur résiduelle de la centrale à gaz. En termes plus directs, l’équivalent de 23 bombes atomiques par jour déversées dans l’environnement local. Un parallèle fort, certes, mais utile pour faire une chose simple: retirer au cloud cette aura légère et abstraite. Ici le cloud aurait des turbines, du gaz, des ventilateurs industriels et de l’air brûlant.

Selon la même analyse préliminaire, le système pourrait augmenter les températures dans la Hansel Valley de 2 à 5 degrés Fahrenheit pendant la journée et de 8 à 12 degrés Fahrenheit pendant la nuit. En Celsius, cela signifie environ 1 à 3 °C le jour et 4 à 7 °C la nuit. Les nuits chaudes, dans les environnements arides, constituent un problème sérieux: le refroidissement nocturne aide à la condensation de l’humidité, une petite ressource vitale pour les plantes, les sols et les animaux. Si même cette marge saute, le désert devient encore plus désert.

Eau, gaz et poussière

Les promoteurs du projet insistent sur un point: Stratos utiliserait un système de refroidissement en circuit fermé, avec un fluide qui circule dans des tuyaux scellés et qui est réutilisé. Dans les documents officiels, on parle d’eau employée principalement pour le remplissage initial et pour la maintenance, sans prélèvement continu. L’eau arriverait via des droits hydriques privés déjà existants et, selon les autorités, non pas du Great Salt Lake.

Le point fragile se situe précisément là: dans le désert de l’Utah, même un détail technique relatif à l’eau devient politique. Une première demande de modification des droits hydriques a été retirée le 6 mai, avec l’intention de la présenter à nouveau en fournissant de nouvelles informations. Chaque nouvelle demande rouvrira une fenêtre de commentaire public, mais pour l’instant les habitants se sont déjà mobilisés, car la confiance ne se fabrique pas par un communiqué.

Puis il y a les émissions. Utah Clean Energy a estimé que, s’il était alimenté par des turbines à gaz à cycle combiné, le projet pourrait produire 30,2 millions de tonnes de CO2 par an, augmentant les émissions de l’État de 55 %. Avec des moteurs alternatifs à combustion interne, l’estimation monterait à 41 millions de tonnes, soit une hausse de 75 %. Ce sont des chiffres préliminaires, basés sur les informations publiques disponibles. Ils suffisent toutefois à replacer l’IA dans le champ concret: combustibles fossiles, oxydes d’azote, dioxide de carbone, eau nécessaire à la production d’énergie.

En attendant, la promesse économique avance à toute allure: des milliers d’emplois lors de la construction, un emploi stabilisé, de nouvelles recettes fiscales, des infrastructures. Le comté évoque des millions de dollars et des bénéfices pour les écoles, les routes, les services d’urgence. C’est le paquet typique d’un grand projet: développement, travail, sécurité nationale, avenir. Sauf que ici l’avenir passe près d’un lac qui se retire et dans une vallée où la température nocturne pourrait monter comme une persienne cassée en plein août.

La contestation locale, d’ailleurs, est déjà éclatée. Des centaines de personnes ont participé aux réunions publiques et une partie des opposants dénonce des risques pour l’eau, l’air, le bruit, la faune, le paysage et la santé. Kevin O’Leary, investisseur connu aux États-Unis notamment pour Shark Tank, a accusé certains critiques d’être des manifestants professionnels ou amplifiés par l’IA. Une accusation qui n’a fait qu’allumer la mèche, car ici la question est loin d’être abstraite: qui vit ici veut savoir ce qui va arriver à son eau, à son air, à ses nuits.

Stratos raconte bien le côté matériel de l’intelligence artificielle. Chaque réponse générée en quelques secondes nécessite de l’énergie. Chaque modèle entraîné quelque part occupe de l’espace, consomme des ressources, produit de la chaleur. Dans le désert de l’Utah, cette réalité cesse d’être une métaphore. Elle devient une centrale à gaz, une demande en eau et une vallée entière qui attend de comprendre combien de chaleur elle devra accueillir.

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Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.