Espèces invasives : jusqu’où devons-nous nous inquiéter ?

La crise climatique et les espèces invasives sont souvent étudiées comme deux menaces distinctes pour la biodiversité mondiale. Cependant, analyser les relations et les boucles de rétroaction entre elles permet d’obtenir une image plus complète de la manière dont les systèmes naturels de la Terre sont modifiés et façonnés par des forces anthropiques.

Une espèce invasive est définie comme une population d’espèces qui s’est établie, résidente permanente, dans un environnement qui n’est pas le sien d’origine, causant des dommages écologiques et économiques. Les espèces n’envahissent que très rarement par elles-mêmes et sont généralement introduites par l’homme, souvent par accident.

Bien qu’il soit vrai qu’une minorité – environ 10 % – des espèces introduites (non indigènes) survivent dans un nouvel écosystème, et qu’environ 10 % seulement de celles qui s’établissent deviennent réellement invasives, le coût économique est considérable. Selon le Forum économique mondial, les coûts économiques des espèces invasives s’élèvent désormais à au moins 423 milliards de dollars chaque année, les envahisseurs exotiques jouant un rôle clé dans 60 % des extinctions recensées d’espèces végétales et animales.

Mais les impacts des espèces invasives vont au-delà de cela. L’un des cas les plus étudiés d’une espèce invasive unique et de ses effets est le serpent brun des arbres (Boiga irregularis) à Guam. Il a très probablement été introduit par le trafic militaire dans les années 1950, après la Seconde Guerre mondiale. Dès 1968, il était répandu sur l’île et a depuis entraîné lextinction de dix espèces d’oiseaux forestiers indigènes. Les répercussions de cette extinction, à leur tour, ont été importantes, touchant les invertébrés et les pollinisateurs indigènes et entraînant un déclin des espèces végétales autochtones. Sur le plan social, la peur des morsures de serpent doit être envisagée parallèlement à la perte de productivité résultant de multiples coupures de courant, car les serpents perturbent les lignes électriques.

Au moment de la rédaction, la population de serpents bruns des arbres sur l’île est en déclin. On soupçonne que cela résulte du fait que les populations de serpents à Guam dépassent la capacité de charge (la taille maximale de population que l’environnement peut soutenir indéfiniment), ce qui signifie que la population n’est pas stable. De plus, une étude publiée dans le Biological Conservation Journal en 2005 suggérait que le stress causé par le surpeuplement et la concurrence pour les ressources alimentaires limite la capacité de reproduction. Même avec cette compréhension développée, il reste incertain si cela mènera à une stabilisation de la population ou si cela pourrait offrir une opportunité aux prédateurs naturellement présents à Guam de se rétablir, même temporairement. D’un point de vue économique, les recherches et les efforts de gestion du serpent brun des arbres à Guam coûtent à la nation 7 millions de dollars US par an.

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La Menace pour Nos Océans

Cette crise ne se limite pas à la biodiversité terrestre. Bien que la mobilité globale accrue ait historiquement favorisé l’établissement d’espèces introduites sur terre, le lien entre la crise climatique et la propagation des espèces invasives devient de plus en plus apparent dans les environnements aquatiques. Le réchauffement des océans permet aux espèces marines d’établir des corridors de migration à travers des masses d’eau qui étaient auparavant trop froides pour survivre.

Si un écosystème marin est vulnérable à un nouveau prédateur et que la majorité de ses espèces résidentes sont des spécialistes (adaptées à un créneau écologique strict et hautement spécifique), les conséquences écologiques peuvent être catastrophiques. Par exemple, ces dernières années ont connu une expansion marquée d’espèces invasives thermophiles, aimant la chaleur, dans les bassins centraux et occidentaux de la mer Méditerranée. Cette expansion a été fortement accélérée par des canaux de navigation créés par l’homme, notamment le canal de Suez.

Avenir des Espèces Invasives

Les incertitudes liées à la crise climatique laissent de nombreuses questions sans réponse quant à l’avenir des espèces invasives et à la réalisation éventuelle des « hotspots » invasifs prévus – des zones particulièrement vulnérables à la colonisation. À l’inverse, il est également possible qu’un climat plus chaud puisse éradiquer certaines espèces invasives existantes, en particulier dans des lieux isolés où elles ne peuvent pas migrer vers des climats plus favorables.

À mesure que la migration des espèces due au climat s’accélère, des questions se posent quant à la classification même d’une espèce « invasive ». Si une espèce indigène déplace naturellement son aire de répartition vers des zones plus au nord ou vers des altitudes plus élevées où elle était autrefois absente, doit-elle être considérée comme invasive ? Le consensus scientifique actuel est que ces espèces en expansion restent considérées comme indigènes à moins qu’elles ne causent des dommages perceptibles et perturbateurs à leur nouvel environnement – soit en bouleversant les schémas saisonniers des écosystèmes, soit en déplaçant entièrement les espèces préexistantes qui occupent ces niches écologiques locales.

Cet article a été publié pour la première fois le 27 août 2020.

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Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.