À mesure que le monde s’oriente rapidement vers un avenir à faible émission de carbone, l’équilibre des pouvoirs se réoriente à une vitesse sans précédent. La course à la décarbonation est aussi une affaire de géopolitique et d’économie, dans un ordre mondial où les pays disposant des ressources, de la technologie et des financements adéquats s’installent durablement pour dominer. Le financement climatique se trouve au cœur de cette transformation, stimulant les investissements dans les énergies renouvelables et dans d’autres technologies vertes. Mais à mesure que des trillions de dollars affluent vers ce secteur émergent, qui contrôlera l’avenir du commerce mondial et l’influence géopolitique ? Cet article explore la jonction entre décarbonisation et financement climatique et la manière dont elles s’emploient à réécrire l’ordre économique international.
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Dans un monde qui s’emploie à relever le défi du changement climatique, l’interaction entre géoéconomie et financement climatique prend une importance accrue. Or, certains critiques estiment qu’un accent trop prononcé sur le financement climatique détourne l’attention et les ressources des besoins économiques urgents des pays en développement. Quelques économistes soutiennent que ce emballement vers des investissements liés au climat pourrait freiner la croissance économique dans les marchés émergents, en particulier ceux qui dépendent fortement des industries des combustibles fossiles. Il fait aussi naître la crainte que l’approche géoéconomique actuelle du financement climatique engendre davantage d’inégalités entre les nations, les pays plus riches étant bien mieux placés pour investir dans les technologies vertes et les mesures d’adaptation.
La transition vers une économie mondiale décarbonée n’est pas seulement une question de préservation environnementale mais aussi une stratégie économique et une puissance internationale. Ce rééquilibrage des priorités à l’échelle planétaire soulève toute une série de questions sur l’équité et l’efficacité des accords climatiques internationaux. Certains estiment que l’agenda caché du financement climatique pourrait créer de nouvelles formes de dépendance économique, où les pays en développement se trouveraient tributaires du soutien financier des pays plus avancés pour s’acquitter de leurs obligations climatiques. Par ailleurs, des inquiétudes subsistent quant à l’utilisation des technologies « vertes » et à l’émergence d’une nouvelle arène de rivalité géopolitique entre pays qui cherchent à dominer le développement d’industries telles que l’énergie renouvelable et les véhicules électriques.
Voici un regard plus approfondi sur pourquoi comprendre ces liens est essentiel pour appréhender l’action climatique à venir.
Stratégie énergétique verte de la Chine : une manœuvre globale pour le pouvoir
Aucun pays n’illustre mieux que la Chine comment la géoéconomie façonne la politique climatique. Au cours de la dernière décennie, la Chine a investi des milliards dans les énergies renouvelables et elle est aujourd’hui le premier fabricant mondial de panneaux solaires, d’éoliennes et de véhicules électriques. En 2022, elle représentait plus de 50 % des investissements mondiaux dans les renouvelables et a encore consolidé sa mainmise sur ce secteur.
Devenir une puissance dans les énergies renouvelables confère à la Chine un double avantage : réduire sa dépendance énergétique intérieure — un objectif stratégique pour un pays historiquement dépendant du charbon — et se positionner comme un fournisseur clé des technologies vertes dont le reste du monde aura besoin pour atteindre ses cibles climatiques. Cette domination offre à la Chine des leviers de négociation cruciaux dans les négociations climatiques et commerciales internationales, alors que les autres nations dépendront de ses technologies pour répondre à leurs besoins en énergie renouvelable. Elle place la Chine au premier plan de la politique climatique mondiale tout en liant habilement intérêts économiques et objectifs géopolitiques.
À quel point la stratégie de la Chine influence les autres acteurs est devenu évident lors de la conférence climatique COP26 de 2021 à Glasgow, où sa position sur les objectifs de réduction des émissions pesait de tout son poids. Ses investissements dans l’énergie verte renforcent non seulement son pouvoir de négociation mais lui permettent aussi de résister davantage à la pression exercée par les grandes économies.
Un contest mondial plus vaste : l’Europe et les États‑Unis réagissent
Cette course géoéconomique n’appartient pas uniquement à la Chine. L’UE et les États‑Unis montent en ambition dans leurs propres ambitions de leadership pour la transition énergétique verte.
L’Europe, historiquement proactive sur l’action climatique, a lancé son Pacte vert pour l’Europe avec l’objectif d’en faire le premier continent neutre en carbone d’ici 2050. Il prévoit des financements importants pour les infrastructures d’énergies renouvelables, des mécanismes de tarification du carbone et des soutiens financiers pour les États membres en transition vers une économie plus verte. Cette démarche va bien au-delà d’un objectif domestique : c’est une manœuvre géopolitique visant à préserver sa pertinence dans l’économie mondiale en posant des standards internationaux en matière de développement durable.
Il pourrait s’agir du tournant mondial vers un leadership en énergie verte, qui changerait la dynamique des rapports de force entre les nations au fur et à mesure qu’elles se disputent la suprématie économique et technologique dans le secteur renouvelable. Les objectifs ambitieux du Pacte vert pour l’Europe sont susceptibles d’inciter d’autres pays à accélérer leurs plans d’action, entraînant un effet domino et un engagement mondial accru en faveur de la durabilité. Par ailleurs, la définition de normes internationales pour le développement durable constitue la stratégie européenne, qui aura sans doute un impact profond sur la politique commerciale et les relations économiques mondiales dans les décennies à venir.
L’administration Biden a placé la politique climatique au centre de son agenda économique et diplomatique. L’Inflation Reduction Act de 2022 prévoit plus de 369 milliards de dollars dédiés au climat et à l’énergie propre, faisant de lui l’un des plus importants investissements climatiques jamais réalisés par les États‑Unis. Une partie de cet effort vise à relancer la fabrication américaine de panneaux solaires et de véhicules électriques afin de réduire la dépendance envers les importations chinoises et présenter la transition énergétique comme une opportunité économique autant que comme enjeu de sécurité nationale.
Alors que le continent européen aspire à mener cette transition mondiale vers l’énergie verte à travers des politiques ambitieuses telles que le Pacte Vert pour l’Europe, d’autres pays pourraient voir cette dynamique comme une composante essentielle de leur leadership économique et technologique; ainsi, la concurrence et la rivalité géopolitique dans le secteur des renouvelables pourraient s’intensifier.
La nouvelle « guerre froide de l’énergie » ?
Pour certains analystes, la compétition entre grandes puissances pour dominer le domaine des énergies renouvelables a été baptisée la « nouvelle guerre froide de l’énergie ». Elle reproduit le schéma de la Guerre froide: une quête technologique effrénée pour atteindre l’excellence et pour influencer les normes mondiales et les chaînes d’approvisionnement les plus cruciales. Cette fois, les « fronts » ne sont plus des armes nucléaires mais des panneaux solaires, des éoliennes et des véhicules électriques. Cette nouvelle « guerre » pourrait avoir des conséquences profondes sur la réorganisation de la géopolitique, des rapports de force économiques et des engagements environnementaux.
L’issue de cette compétition indiquera quelles nations mèneront la course vers un futur bas carbone et, par conséquent, définira les contours des relations internationales et de l’économie mondiale pour les décennies à venir. Elle pourrait aussi accélérer l’innovation et l’adoption de solutions énergétiques propres à travers le monde, accélérant la réponse mondiale au changement climatique. Les enjeux sont immenses. Celui qui maîtrisera les technologies d’énergie renouvelable de demain disposera d’une influence majeure sur les marchés énergétiques mondiaux, à l’instar des pays riches en pétrole au cours du siècle écoulé.
Cette situation de puissance ne s’arrêtera sans doute pas aux frontières du marché de l’énergie, mais ira se faufiler dans le commerce international, les flux d’investissement et les alliances géopolitiques. Par exemple, l’orientation européenne vers des taxes carbone à la frontière — qui pénalisera les pays qui ne respectent pas les normes d’émissions — illustre la façon dont la politique climatique s’entrecroise avec la politique commerciale mondiale. Les pays plus pauvres, qui n’arrivent pas à suivre le rythme des technologies respectueuses de l’environnement, se trouvent soit exclus de ces accords commerciaux lucratifs, soit soumis à des tarifs plus élevés, aggravant ainsi les inégalités mondiales. C’est pourquoi les investissements dans ce secteur par les États‑Unis, la Chine et l’Europe sont si importants : détenir les technologies vertes confère un avantage stratégique. Cette rivalité ne fera qu’augmenter dans les décennies à venir.
Pourquoi cela compte
En résumé, la géopolitique de la politique climatique aura son importance, et tout, depuis le commerce international jusqu’à la sécurité énergétique et l’ensemble de la matrice du pouvoir mondial, sera influencé. Les pays qui mèneront la révolution de l’énergie verte seront récompensés bien au-delà d’un plan économique: ils auront dessiné les contours politiques et technologiques du XXIe siècle. L’aggravation de la crise climatique accentuera l’interaction entre politique économique et actions environnementales, ainsi que les choix que font les États, les entreprises et les populations.
La transition mondiale vers l’énergie verte et des politiques climatiques plus responsables est en train de remodeler les alliances internationales et de créer de nouvelles dépendances économiques. Les pays capables de s’orienter rapidement vers des pratiques durables obtiendront un levier politique à bien des niveaux, tandis que les autres risquent l’isolement économique et une vulnérabilité accrue face aux responsabilités liées au climat. De surcroît, la compétition pour le développement technologique dans le domaine de l’énergie propre et des solutions durables pourrait déclencher une nouvelle phase de compétition et de coopération qui transformerait également le paysage mondial de l’innovation. Il ne s’agit pas seulement de sauver la planète, mais de déterminer qui sera le leader du monde post-carbone.