Le Groenland met fin aux forages américains : le projet pétrolier controversé soutenu par Trump reporté à 2027

En juillet, les équipements avaient déjà été déplacés vers la zone de Jameson Land, dans l’est du Groenland. Les autorisations pour procéder, elles, étaient encore en cours d’examen. Nous en avions parlé il y a quelques jours: le projet pétrolier américain avançait nettement plus vite que les permis. À présent, Nuuk a remis les choses dans l’ordre. À l’hiver 2026-2027, à Nunap Qeqqa, dans le Jameson Land, on ne forera pas.

Le gouvernement groenlandais a établi que la procédure nécessaire ne peut être achevée avant la date prévue pour le démarrage des forages. Greenland Energy Company, société américaine cotée au Nasdaq et opératrice du projet, a donc informé la Securities and Exchange Commission que l’objectif d’obtenir les autorisations se déplace vers l’hiver 2027. Dans le document, il est évoqué une révision « plus étendue et plus complète » demandée par la complexité du projet. L’Arctique, manifestement, ne se fore pas selon le calendrier des investisseurs.

Le projet est encore au début de l’itération

Le détail qui mesure mieux l’écart entre les programmes annoncés et un forage réellement autorisé réside dans la procédure administrative. Le gouvernement du Groenland a publié une page dédiée au projet Nunap Qeqqa/Jameson Land: le chemin vers une éventuelle autorisation comprend onze étapes, entre documentation, évaluations d’impact environnemental et social, consultations publiques et autres validations. Le projet se retrouve encore dans la phase initiale.

Cela explique aussi le rappel reçu ces dernières semaines. White Flame Energy, titulaires des licences, avait obtenu en 2025 le feu vert pour transférer une quantité limitée de matériel, mais le permis était expiré. En 2026, une nouvelle demande avait été déposée; alors que la procédure était encore à l’examen, une partie des équipements avait été déplacée malgré tout de Tasiilaq vers l’aéroport de Nerlerit Inaat. Les autorités ont permis qu’ils restent là, interdisant tout mouvement supplémentaire avant les autorisations.

Les licences d’exploration, en effet, existent. Il y en a trois, datant de 2015 et 2018 et appartenant à White Flame Energy A/S, société contrôlée par la britannique 80 Mile. Elles précèdent la décision de 2021 selon laquelle le Groenland a cessé d’accorder de nouvelles licences pétrolières et peuvent donc se poursuivre selon l’ancien régime. Posséder une licence d’exploration ne signifie toutefois pas disposer déjà de l’autorisation de forer. Cela est explicitement précisé même dans les documents déposés par la société aux États-Unis, qui rappellent la nécessité des validations groenlandaises.

Il existe aussi une précision utile. Greenland Energy ne détient aujourd’hui pas ces trois licences: elle finance et pilote le programme via un accord avec White Flame. Selon les documents présentés à la SEC, elle détiendrait 50% des parts après le premier puits et atteindrait 70% après le deuxième. Avant de forer le premier, sa part resterait donc à zéro.

Les 13 milliards de barils existent encore surtout sur le papier

L’attrait de Jameson Land se mesure à un chiffre assez élevé pour fonctionner parfaitement dans les présentations destinées aux investisseurs: jusqu’à 13 milliards de barils de pétrole. L’estimation citée par Greenland Energy provient d’une évaluation indépendante réalisée par Sproule ERCE et concerne des ressources prospectives récupérables dans un scénario 3U, soit la tranche haute de l’estimation.

Puis viennent les pages dédiées aux risques et le paysage change considérablement. Greenland Energy elle-même écrit n’avoir jamais foré de puits dans le bassin, qu’aucune découverte commerciale de pétrole n’a encore été réalisée dans la zone et que les estimations des ressources prospectives sont « hautement incertaines ». Il n’existe pas de réserves prouvées et il n’y a aucune garantie que d’éventuels hydrocarbures découverts puissent être extraits de manière économiquement soutenable.

Jameson Land demeure donc un immense projet exploratoire: prometteur selon les évaluations utilisées par la société, très risqué selon la même société. Avant de transformer ces milliards de barils en pétrole, il faut un puits, une découverte, la vérification de sa rentabilité économique et, encore une fois, les autorisations. Pour le moment, le premier élément de la chaîne fait déjà défaut.

Les liens avec l’entourage d’Trump restent bien visibles

Greenland Energy n’appartient pas à la Maison-Blanche et qualifier ces forages de « Trump » au sens propriétaires serait inexact. Néanmoins, les liens avec son environnement politique sont documentés. La société a noué un partenariat avec Envoy Media de Phil McGraw, le Dr. Phil à la télévision nommé par Trump à la Religious Liberty Commission, afin de produire une série consacrée exactement à l’aventure pétrolière de Jameson Land. Le communiqué de la société décrit le projet comme une sorte de chasse au trésor arctique confiée à des « modernes pilleurs de puits ». Le documentaire, au moins, avait déjà trouvé son intrigue.

Au conseil d’administration siège également Carol Craig, fondatrice de Sidus Space et ancienne officielle de la Marine américaine. Sa société figure parmi les bénéficiaires du contrat SHIELD de la Missile Defense Agency, programme que Sidus situe dans le cadre de la stratégie de défense antimissile Golden Dome, l’un des grands projets de l’administration Trump.

Le contexte géopolitique rend donc difficile de traiter Jameson Land comme une simple aventure pétrolière privée. Trump continue de considérer le Groenland central comme un intérêt stratégique pour les États-Unis, tandis que sur l’île les décisions concernant les ressources naturelles restent entre les mains des autorités groenlandaises. Cette fois, Nuuk a pris une décision très concrète: le calendrier des compagnies ne peut pas sauter celui des autorisations.

Greenland Energy assure qu’elle poursuivra le projet et qu’elle tirera parti de ce report pour réviser la logistique et les infrastructures. Elle le peut. En attendant, toutefois, le premier puits qui, il y a encore quelques semaines, devait partir en 2026 a dérapé au moins sur 2027. Les équipements sont arrivés avant les permis. Les forages, heureusement, doivent encore les attendre.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.