Les marchés ne sont pas intrinsèquement incompatibles avec la régénération de la nature. Ce sont simplement nos connaissances et nos outils qui leur font défaut pour reconnaître la véritable valeur de la nature, ainsi que les incitations nécessaires pour modifier leur comportement, explique l’économiste financier Ralph Chami.
Au cours du dernier siècle, l’économie mondiale s’est considérablement développée, alors que le monde naturel a été de plus en plus négligé et détruit. Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard.
Depuis 1925, le produit intérieur brut mondial a été multiplié par quinze. Parallèlement, nous avons perdu la moitié des récifs coralliens, assisté à l’extinction de centaines d’espèces, défriché des forêts et pollué des rivières ainsi que des océans. Cette croissance des revenus n’a toutefois pas été uniforme, et elle a souvent été au détriment de notre richesse collective.
Il n’est pas surprenant que le père de l’économie moderne, Adam Smith, ait intitulé sa thèse « La richesse des nations » plutôt que « Le revenu des nations ». La nature vitale doit impérativement être reconnue et valorisée pour son rôle fondamental dans le maintien de nos systèmes sociaux et économiques. Cela doit s’accompagner d’efforts urgents de restauration de la nature. Et la restauration, elle, nécessite des fonds.
Cependant, entre les marchés du carbone, les conférences gouvernementales et la philanthropie, les fonds nécessaires pour séquestrer le carbone et revitaliser notre environnement ne se sont pas encore concrétisés. De plus, ces financements restent insuffisants face à la pression constante exercée par des marchés puissamment dotés, destinés à extraire les ressources naturelles.
Le marché naissant des crédits carbone, qui visait à canaliser des capitaux vers la protection de l’environnement, souffre malgré tout d’une mauvaise perception publique, ce qui est compréhensible. Nombre de projets, en particulier ceux axés sur les « émissions évitées », ont du mal à attirer le capital nécessaire. Les normes varient, la vérification est inégale, et la participation des communautés locales et indigènes, essentielles à la réussite des efforts de conservation, reste limitée.
Pourtant, il est possible d’utiliser le capital privé de manière restorative. Les acteurs privés, en comprenant le rôle central de la nature dans notre économie et ses effets sur leur activité, seraient incités à préserver et restaurer la nature pour en tirer des bénéfices financiers. Cela pourrait également contribuer à combler le déficit de financement laissé par les gouvernements, les ONG et les philanthropes.
Pour mobiliser du capital de façon équitable et positive pour la nature, il faut adopter une approche globale de la restauration naturelle, capable également de produire des retours tangibles, susceptibles d’attirer les investisseurs. En résumé, nous devons créer un nouveau type de marché financier dédié à la nature.
Les marchés traditionnels, basés sur des ressources brutes comme le bois, le poisson ou le pétrole, sont essentiellement extractifs. Prenons l’exemple du bois. Le marché mondial du bois représente environ 1,5 billion de dollars par an. Le prix d’un arbre n’apparaît qu’une fois qu’il est abattu et transformé. Mais la forêt en place offre une valeur bien plus grande : elle stocke du carbone, filtre l’eau, participe à la décomposition des matière organique et soutient la biodiversité. Or, ces services essentiels ne sont généralement pas pris en compte par le marché.
Les marchés reposent sur le travail des océans, des forêts, des prairies, des animaux et des micro-organismes, autrement dit la richesse de la nature vivante. Chaque chaîne d’approvisionnement, chaque usine ou centre de données, dépend de saisons prévues, d’eau douce, de sols fertiles et d’océans en bonne santé. Si ces systèmes naturels ne sont pas restaurés, l’approvisionnement en ressources naturelles devient instable et insoutenable. Les marchés doivent alors reconnaître la valeur de ces services de régulation qu’offre la nature vivante.
En théorie, les prix devraient refléter la valeur réelle de ces services, ce qui constitue le socle de l’économie classique. Cependant, dans la pratique, c’est souvent loin d’être le cas, notamment en ce qui concerne les externalités. Les services écosystémiques fournis par la nature vivante sont souvent considérés comme des externalités : ils se dégradent sans que leur valeur à long terme soit intégrée dans le prix. De fait, la nature demeure invisible pour les marchés, qui poursuivent leur comportement d’exploitation et de destruction.
Nous en subissons déjà les conséquences financières. Par exemple, les échecs de récolte causés par la sécheresse et la désertification commencent à fragiliser les marchés agricoles mondiaux. Selon l’ONU, la désertification et la dégradation des terres coûtent chaque année à l’économie mondiale jusqu’à 15 000 milliards de dollars.
Les marchés ne sont pas intrinsèquement incompatibles avec la régénération de la nature. Ils manquent simplement des connaissances et des outils pour reconnaître la valeur véritable de la nature et s’y adapter. Une fois qu’un changement de mentalité s’opère, la rapidité et l’ampleur des flux de capitaux pourraient devenir une force majeure en faveur de la restauration des écosystèmes.
Inverser la tendance
Recréer un marché pour une nature régénérative consiste d’abord à traduire la valeur des services écosystémiques dans un langage compréhensible pour les marchés. Ensuite, il faut fournir des données fiables sur l’état des ressources naturelles concernées, afin que le marché puisse faire confiance à ces informations.
L’accord récemment annoncé entre Laconic et la Commonwealth des Bahamas en est un exemple parfait. Il s’agit d’un marché « positif pour la nature » capable de poser les bases d’une nouvelle génération de marchés du carbone et de la biodiversité, 2.0. Laconic souhaite structurer et vendre des « Sovereign Carbon Securities » (SCS), comprenant un ensemble holistique d’engagements issus des Contributions Nationalement Déterminées (NDC), notamment la restauration de 150 000 km² de prairies marines. Ces instruments financiers peuvent être commercialisés en vertu de l’Article 6.2 de l’Accord de Paris à destination des pays en déficit de carbone – ceux qui ont besoin de crédits pour atteindre leur neutralité carbone. Ils peuvent aussi s’adresser à des entreprises sous l’Article 6.4 ou à des investisseurs souhaitant prendre des positions longues sur le carbone.
Ce projet représente une approche « systémique » pour la protection et la restauration de la nature. Il évite de se concentrer uniquement sur la séquestration du carbone comme seul indicateur de la santé des écosystèmes et de leurs gestionnaires. Au contraire, il adopte une vision plus globale, intégrant la biodiversité et impliquant l’État, les communautés locales et la nature elle-même dans un pacte social renouvelé permettant à la nature et à ses acteurs de prospérer durablement.
Le succès d’un tel projet repose sur ses « micro-fondations » — un ensemble de principes combinés à des technologies de pointe et à des partenariats solides, permettant la mise en œuvre et la réalisation de ses bénéfices. Parmi ces principes : éviter la vente de l’actif sous-jacent, utiliser les fonds issus de la vente des services écosystémiques pour protéger et restaurer cet actif à perpétuité, garantir que les communautés indigènes et locales disposent du contrôle de la gestion, qu’elles apportent leur savoir, et qu’elles restent bénéficiaires nets des revenus générés par la nouvelle ressource.
Au-delà de ces principes fondamentaux, l’actif naturel devient un actif financier négociable grâce à plusieurs étapes. La première consiste à établir une propriété légale du terrain. Ensuite, la technologie permet de mesurer sa taille, ses pertes historiques, ses menaces, son potentiel de croissance et son état de santé. Des modèles scientifiques projettent la valeur potentielle du carbone accumulable dans le futur.
Toutes ces données sont stockées dans une blockchain, assurant une traçabilité en temps réel. Ces crédits, garantis contre les risques politiques, opérationnels ou liés aux ouragans, offrent une sécurité aux investisseurs. Ces titres peuvent ensuite être revendus sur le marché libre.
Les avancées technologiques
Contrairement aux premiers marchés du carbone, cette nouvelle approche intègre une vérification rigoureuse, indépendante et transparente, appuyée par des technologies innovantes. La télédétection, l’intelligence artificielle et la blockchain permettent de produire des évaluations précises et des projections fiables des écosystèmes vivants. Les images satellites et capteurs alimentés par l’IA fournissent des données en temps réel sur la santé des écosystèmes, leur biodiversité et leur capacité de stockage de carbone.
L’intelligence artificielle accélère le traitement de ces données, tandis que la blockchain garantit la transparence et la vérifiabilité des transactions liées au capital naturel, évitant ainsi le risque de double comptabilisation. L’ensemble de ces technologies contribue à améliorer notre capacité à mesurer avec précision le comportement des actifs naturels, à suivre toutes les actions de protection ou de restauration, et à tracer l’ensemble des transactions financières associées. Cela renforce la confiance dans les marchés de la nature et stimule l’investissement privé.
Nous construisons ainsi des mécanismes financiers fondés sur la science, permettant aux marchés de reconnaître la véritable valeur du vivant et de ses services. En comprenant mieux le rôle des communautés indigènes et locales dans la résilience de la nature, les acteurs privés peuvent désormais percevoir l’impact de leurs actions sur l’environnement et ses gestionnaires. Ce changement de perception engendrera une nouvelle attitude : celle d’investir dans la protection et la restauration de la nature, pour assurer une prospérité partagée et un monde naturel florissant. Ainsi naît un marché pour une nature régénérative.