Derrière le café que nous buvons chaque matin ou le hamburger que nous savourons pour le dîner se cache un arrière-plan qui n’apparaît pas sur l’étiquette : quelque part dans le monde, pour les fabriquer, une partie d’une forêt tropicale est détruite. Le fléau de la déforestation se dissimule discrètement derrière des objets du quotidien qui remplissent notre maison.
Aujourd’hui, les forêts couvrent 32% des terres émergées de la planète, soit une superficie totale de 4,14 milliards d’hectares. Cependant, entre 1990 et 2025, près d’un demi-milliard d’hectares ont été perdus (une superficie environ 16 fois supérieure à celle de l’Italie tout entière). Le moteur principal de cette destruction est l’agriculture industrielle permanente, responsable de plus de la moitié des surfaces déforestées dans les zones tropicales, associée à des produits de très grande consommation, tels que l’huile de palme, les viandes et les cuirs bovins, le soja, le bois issu de plantations, le café, le cacao et le caoutchouc naturel.
Et l’Italie n’est pas spectatrice de ce phénomène. Elle est partie prenante, comme le documente la deuxième édition du rapport « Deforestation Made in Italy », réalisé par la B Corp Etifor et l’Université des Sciences de Padoue pour calculer le risque de déforestation incorporée, les émissions de dioxyde de carbone et les impacts sur la biodiversité associés aux consommations italiennes de sept produits inclus dans l’Annexe I du Règlement européen contre la déforestation (EUDR).
Il s’agit de données relatives à la période entre 2005 et 2023, mesurées hectare par hectare, le long de chaînes d’approvisionnement qui traversent l’Indonésie, le Brésil, la Côte d’Ivoire et le Vietnam. Des pays lointains mais dont dépendent directement nos habitudes de consommation.
La déforestation derrière le Made in Italy
Les filières productives italiennes, qui incluent aussi certains secteurs d’excellence du Made in Italy, compromettent chaque année plus de 31 000 hectares de forêt : pratiquement une superficie équivalente à environ 45 000 terrains de football réglementaires. Mais ce n’est pas tout : elles contribuent en moyenne à l’émission annuelle de 9,45 millions de tonnes de CO₂. Une grande partie de la déforestation incorporée dans les consommations italiennes, soit 53%, est liée à deux seules catégories de produits, l’huile de palme et les produits bovins comme les viandes ou les cuirs, originaires d’Indonésie et du Brésil.

Entre 2005 et 2023, les consommations italiennes d’huile de palme, de viande et de cuirs bovins, de soja, de bois d’exploitation, de cacao, de café et de caoutchouc naturel ont mis en péril au total 594 245 hectares de surface forestière. Une extension équivalente à l’intégralité de la province de Rome et à 5% de toutes les forêts italiennes. En moyenne, cela correspond à plus de 31 000 hectares par an, soit presque deux fois l’extension de Milan. Traduit en termes par habitant, chaque citoyen italien met en péril 100 mètres carrés de forêt durant la période considérée (5,2 m² par an).
Ces chiffres placent l’Italie au vingtième rang mondial pour le risque total de déforestation incorporée, et au troisième rang au sein de l’Union européenne, juste derrière l’Allemagne et l’Espagne. En termes par habitant, l’Italie grimpe encore : quatorzième rang mondial, troisième en Europe. L’impact climatique associé est estimé à 9,45 millions de tonnes de CO₂ émise annuellement en moyenne, soit 2,5% des émissions nationales annuelles enregistrées en Italie en 2024, ou les émissions générées par la circulation de plus de 2 millions de voitures sur une année entière (environ 5% du parc automobile italien).
Mais il y a aussi une note positive : par rapport à 2005, le risque de déforestation incorporée s’est globalement réduit de 60%. En particulier, entre 2014 et 2023, le rythme de réduction a été plus intense, avec une diminution moyenne annuelle de 5,5%, équivalente à une baisse globale de 50% sur cette sous-période. Cependant, les valeurs absolues restent élevées et les responsabilités persistent.
Nonostante una tendenza generale alla diminuzione del rischio di deforestazione incorporata nei consumi italiani, dovuta soprattutto a iniziative volontarie di alcuni settori industriali e all’impegno dell’UE prima che cambiassero le priorità geopolitiche globali nell’era post-pandemica, il nostro sistema continua ad avere grandi responsabilità sugli impatti delle filiere del Made in Italy. – spiegano Mauro Masiero e Giovanni Bausano, curatori del report “Deforestation Made in Italy”. – Occorrono pertanto importanti azioni collettive: piena attuazione dell’EUDR senza ulteriori semplificazioni e ritardi, impegno concreto delle imprese per filiere a deforestazione zero, rafforzamento del monitoraggio indipendente e, soprattutto, una transizione verso modelli di consumo più sostenibili. Un cambiamento strutturale di paradigma economico verso una bioeconomia circolare e basata su principi di sufficienza e di responsabilità condivise è essenziale per ridurre gli impatti e garantire benefici ambientali, sociali ed economici duraturi” spiegano Mauro Masiero e Giovanni Bausano, curatori del report “Deforestation Made in Italy”.
I prodotti che « divorano » più foreste
Huile de palme : le pire impact
L’huile de palme est sans conteste la filière la plus impactante. Avec 201 772 hectares mis en risque durant la période considérée, elle représente environ un tiers de l’ensemble de la déforestation incorporée dans les consommations italiennes. L’évolution a connu une forte croissance entre 2005 et 2009, un nouveau pic en 2013 (19.000 hectares), puis une diminution constante jusqu’aux 2.500 hectares de 2023. La géographie du risque est extrêmement concentrée : seuls trois pays — Indonésie, Malaisie et Papouasie-Nouvelle-Guinée — couvrent plus de 95% du total.
L’Indonésie seule est responsable de 85,2% du risque (172 104 hectares), suivie par la Malaisie (17 487 ha, 8,6%) et par la Papouasie-Nouvelle-Guinée (4 896 ha, 2,4%). Dans le classement international, l’Italie occupe la 10e place absolue parmi les principaux consommateurs mondiaux pour la déforestation due à l’huile de palme, et la 5e par 1 000 habitants (3,4 hectares), se plaçant au 4e rang parmi les pays de l’UE en valeur absolue (après Allemagne, Pays-Bas et Espagne) et au 3e pour le risque par habitant.

Viande et cuirs bovins : la destruction au nom de la mode
La filière des élevages bovins — qui en Italie comprend à la fois la production alimentaire et des secteurs d’excellence du Made in Italy comme la maroquinerie et la mode — est la seconde en impact : 106 021 hectares de forêt à risque sur 19 ans. Cette catégorie dominait le classement entre 2005 et 2007, et a progressivement réduit son impact d’environ quatre fois entre 2011 et 2023 (minimum absolu de 2 600 hectares en 2014). Le Brésil est le pays le plus touché, avec une incidence écrasante : 76,3% du risque total (81 165 hectares).
Le suit le Paraguay (4,99%, 5 305 ha), le Pérou (3,28%, 3 492 ha) et l’Inde (2,83%, 3 012 ha). Au total, 128 pays sont impliqués, avec une répartition géographique bien plus large que pour l’huile de palme : parmi les pays à risque figurent aussi l’Espagne, la France et la Pologne. Dans la comparaison mondiale, l’Italie se situe à la 37e place en termes de risque absolu et à la 30e en risque par habitant (1,8 hectare pour 1 000 habitants, soit 18 m² par résident). Parmi les pays de l’UE, l’Italie est en tête pour le risque par habitant associé à la consommation de viande et de cuirs, et au deuxième rang en valeur absolue après l’Allemagne.

L’impact insoutenable de la soja
La soja est le troisième produit en termes d’impact, avec 91 551 hectares. En deuxième position jusqu’en 2007, elle a ensuite montré une forte réduction, atteignant le minimum de 1 700 hectares à la fin de la série historique (2023). La grande majorité du risque est concentrée dans trois pays d’Amérique du Sud : Brésil (47%), Argentine (32,3%) et Paraguay (14,4%), qui ensemble couvrent 94% du total. Il faut rappeler que la soja est une matière première transversale : non seulement dans l’assiette, mais aussi dans l’alimentation animale des élevages en Italie, avec des impacts indirects sur la filière agroalimentaire nationale. Dans la comparaison européenne, l’Italie se situe à la quatrième place dans les deux classements (total et par habitant), avec un risque de 1,5 hectare pour 1 000 habitants (15 m² par résident).

Bois et papier : le risque qui traverse les continents
Le bois et ses dérivés, papier inclus, issus de plantations forestières se classent au quatrième rang avec 77 897 hectares. Le risque est resté relativement stable autour de 3 000 hectares annuels à partir de 2012. Par rapport aux autres produits, le bois présente une répartition géographique du risque plus hétérogène : les deux principaux pays, Chine (33%, 24 551 ha) et États-Unis (16,5%, 12 339 ha), couvrent ensemble environ la moitié du total, mais 13 États contribuent à au moins 1% du risque.
On trouve aussi une présence significative de pays européens dans la liste : la Hongrie, le Portugal, l’Espagne et la Suède figurent parmi les dix États les plus à risque. L’Italie occupe la 19e place mondiale en valeur absolue (1,3 hectare pour 1 000 habitants, 13 m² par résident) et la 4e place dans l’UE.

Le goût amer du cacao
Le cacao est une filière de grande importance pour le Made in Italy, secteur où l’Italie compte des entreprises de renommée mondiale dans le chocolat et la pâtisserie. Le risque associé s’élève à 72 647 hectares, avec une évolution particulièrement préoccupante : après une relative stabilité initiale, entre 2012 et 2018 le risque a fortement augmenté, atteignant un pic de 6 900 hectares en 2018, ce qui a conduit le cacao à occuper la première place parmi tous les produits dans les années 2020-2021, avant de commencer à baisser.
En tête du classement des destructions forestières se trouve la Côte d’Ivoire : avec 46 175 hectares, elle absorbe 63,5% du risque total. Suivent le Ghana (17%, 12 319 ha) et le Pérou (5,9%, 4 303 ha). Au total, les sept premiers pays représentent 96% du risque total. Dans la comparaison UE, l’Italie se situe à la cinquième place dans les deux classements (après l’Allemagne, la France, les Pays-Bas et la Belgique), avec un impact par habitant de 1,2 hectare pour 1 000 résidents (12 m² par résident).

La déforestation au nom du café touche 50 pays
Le café est sans doute la marchandise la plus intimement associée à l’identité italienne dans le monde. Le risque de déforestation incorporée s’élève à 29 765 hectares, avec une évolution fluctuante et un pic en 2017 (2 700 hectares). La filière est géographiquement la plus hétérogène parmi celles analysées : sur 50 pays impliqués, pas moins de 13 dépassent le seuil d’1% de l’impact total.
Les quatre États principaux — Côte d’Ivoire (16,5%, 4 900 ha), Vietnam (15,4%), Brésil (12%) et Honduras (9,5%) — couvrent seulement 53% du risque. Dans la comparaison internationale, l’Italie se situe à la huitième place absolue (avec un impact de 0,5 hectare pour 1 000 résidents, 5 m² par résident) et à la deuxième place dans l’UE en termes de risque absolu, derrière seulement l’Allemagne.

Caoutchouc naturel : faible impact, grande industrie impliquée
Le caoutchouc naturel, utilisé notamment dans l’industrie automobile et manufacturière italienne, est le produit avec l’impact le plus modeste : 14 593 hectares, soit environ 2,5% du total. L’évolution a été relativement stable entre 2005 et 2012, puis a connu une croissance entre 2012 et 2018 (pic de 1 329 hectares) et une diminution par la suite.
La Côte d’Ivoire demeure le pays le plus impacté, avec près de 30% du risque total, suivie par un groupe de pays du Sud-Est asiatique (Thaïlande, Vietnam, Indonésie, Cambodge, Malaisie et Laos).

L’empreinte de carbone et la biodiversité
La perte d’espace forestier se traduit aussi par des émissions et une perte de biodiversité. Les émissions de CO₂ associées à la déforestation incorporée sont dominées par l’huile de palme (44,7% du total, avec une moyenne de 4,23 millions de tonnes par an) et par la viande et les cuirs (27%, 2,55 Mt/an), représentant 72% des émissions moyennes totales. Suivent la soja (15%, 1,39 Mt/an), le café (8%, 0,73 Mt/an), le cacao (4%, 0,40 Mt/an), le bois (1,5%, 0,14 Mt/an) et le caoutchouc naturel (0,1%, 0,01 Mt/an).
Du côté de la biodiversité, le café, l’huile de palme et le cacao apparaissent comme les produits ayant l’impact le plus élevé sur le nombre d’espèces animales menacées par la conversion d’un hectare de forêt naturelle : environ 602–605 espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’amphibiens en moyenne par hectare, soit 22% de l’impact total pris en compte pour les produits étudiés.
L’application de l’EUDR ne peut plus être repoussée
En réponse à ces dynamiques, en 2023 l’Union européenne a adopté le Règlement (UE) 2023/1115 — connu sous le nom d’EUDR (Règlement déforestation de l’UE) — qui interdit la mise sur le marché européen (et l’exportation depuis le marché européen) de produits liés à des processus de déforestation. Les sept produits étudiés relèvent de l’Annexe I du Règlement, qui prévoit des obligations de diligence raisonnable pour les entreprises. Toutefois, la mise en œuvre complète du Règlement, initialement prévue pour décembre 2024, a subi plusieurs reports et est actuellement attendue pour décembre 2026.
Sur le plan normatif et des politiques publiques, il apparaît plus que jamais nécessaire que l’EUDR soit pleinement mise en œuvre, de manière cohérente et crédible, sans nouveaux reports ni diminutions. – souligne le rapport « Deforestation Made in Italy ». – Des retards ou des révisions risqueraient en effet de compromettre la crédibilité de l’initiative, d’alourdir les coûts liés à l’incertitude réglementaire et de favoriser la persistance, voire l’aggravation, des phénomènes de déforestation. Dans cette perspective, la proposition récente de la Commission européenne d’exclure du champ d’application du Règlement les cuirs et peaux bovins (mai 2026) suscite des doutes. Si confirmée, cette décision retirerait du champ d’application de l’EUDR une catégorie de produits qui contribue de manière significative (2,5–5%) au risque de déforestation mondiale et qui se retrouve largement utilisée dans de nombreux secteurs – de l’habillement aux chaussures, de l’ameublement aux intérieurs automobiles – incluant certains segments d’excellence du manufacturier italien et européen.