Lac salé turc qui se dessèche : environ 5 000 petits flamants roses sont nés (vidéo émouvante)

La couleur, vue de loin, semble presque figée à la surface du sel. Puis elle se met en mouvement. Des milliers de petits flamants avancent groupés, petits, encore maladroits, sous le regard des adultes. Ils sont nés sur le Lac Tuz, l’un des écosystèmes humides les plus importants du centre de la Turquie, au cœur de cette vaste étendue saline qui traverse les provinces d’Ankara, d’Aksaray et de Konya. Les premières estimations évoquent environ 5 000 poussins éclos des œufs dans deux colonies, une troisième étant encore en attente. Les images tournées le 10 juin montrent les jeunes à l’époque la plus délicate : ils apprennent à se nourrir, à se mouvoir, à reconnaître les dangers, tandis que les parents restent à leurs côtés.

La donnée pèse, car elle vient d’un lieu qui, ces dernières années, est devenu une sorte de thermomètre du climat qui change. Le Lac Tuz, Tuz Gölü en turc, signifie littéralement “le lac salé”. Il se situe sur le plateau de l’Anatolie centrale, à environ 150 kilomètres au sud-sud-est d’Ankara, dans un bassin fermé alimenté par des eaux souterraines, deux cours d’eau principaux et des pluies concentrées surtout au printemps. Pas de sorties naturelles, en revanche. Cela le rend à la fois magnifique et vulnérable : lorsque l’eau diminue, le lac le montre immédiatement, sans détour.

Le lac qui s’était vidé

En 2021, le Lac Tuz avait presque perdu son image de carte postale rose. La sécheresse, les températures élevées et la pression sur les ressources hydriques avaient transformé de vastes zones du bassin en une étendue sèche, avec des milliers de jeunes flamants morts sur le sol craquelé. Les images satellites Landsat analysées par la NASA avaient décrit un recul net : avant 2000 le lac conservait de l’eau même durant les mois d’été, alors qu’entre 2001 et 2016 la surface couverte d’eau en août est restée sous les 20 % presque chaque année ; en 2008 et 2016 le lac s’est complètement asséché.

L’explication climatique s’inscrit dans un cadre plus large. Le bassin méditerranéen, y compris la Turquie, est considéré comme un point chaud de la crise climatique : il s’est réchauffé plus rapidement que la moyenne mondiale depuis l’ère préindustrielle et a déjà vu augmenter la fréquence et l’intensité des sécheresses. Dans le Lac Tuz, cela signifie moins d’eau pendant les périodes cruciales, moins d’algues et de bactéries disponibles pour l’alimentation des oiseaux, moins de zones sûres pour les nids et pour les nurseries naturelles des poussins.

Le lac demeure aussi un lieu très particulier d’un point de vue écologique. La zone protégée, inscrite sur une liste à vocation UNESCO, comprend des environnements salins, des steppes halophiles, des zones humides et des habitats utilisés par de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs. Les flamants choisissent surtout les parties méridionales du lac, plus isolées, où ils peuvent nicher sur de petits renfoncements de sable et de sel. Lorsque l’eau tient, le système fonctionne. Lorsqu’elle disparaît trop tôt, les petits restent privés de nourriture et de la protection naturelle du bassin.

La bonne nouvelle reste suspendue à l’eau

Après la crise de 2021, les autorités turques ont lancé des interventions pour amener de l’eau dans les zones de reproduction et réduire le risque de nouvelles mortalités. Les mesures ont prévu des ravitaillements par camions-citernes et puis un système plus stable avec des canalisations pour acheminer l’eau vers les zones où grandissent les petits flamants. En 2022, le Ministère turc de l’Environnement parlait d’environ 10 000 poussins arrivés à maturité grâce à ces interventions.

La saison 2026 est donc lue comme un signal encourageant, même si le ton triomphal doit être manié avec prudence. Fahri Tunç, président de l’association Doğaya Kuş Bakışı ve Ekoloji, a expliqué que le nombre de poussins semble supérieur à celui de la saison précédente et que cette augmentation exigera plus de protection et plus d’eau. Le comptage final pourrait croître avec la troisième colonie, tandis que l’envol devrait commencer vers la fin août et se poursuivre jusqu’en octobre.

Le problème, toutefois, reste là. En 2025, environ 2 000 poussins avaient été signalés morts faute d’eau, avec le rôle de l’irrigation agricole incontrôlée et la diminution des puits indiqués comme facteurs critiques. Cela n’efface pas la naissance des nouveaux flamants, bien au contraire : elle rend leur réussite reproductive encore plus importante. Cela montre à quel point le succès reproductif du Lac Tuz est lié à un équilibre extrêmement fragile : précipitations, gestion des canaux, eaux souterraines, chaleur estivale, interventions d’urgence. Il suffit de peu pour faire basculer tout du bon côté à l’inverse.

Le Lac Tuz attire depuis des années photographes naturalistes, visiteurs et passionnés par ses changements saisonniers, par la surface blanche de sel, par les eaux qui, à certains moments, virent vers des nuances roses. Mais derrière l’image spectaculaire demeure un écosystème très pragmatique, constitué d’eaux suffisamment basses, de nourriture disponible, d’une distance par rapport aux humains et de délais opportuns. Pour les flamants, ce paysage n’est pas un simple décor. C’est l’endroit où naître, grandir, se mettre en file avec les autres et se préparer au premier vol.

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Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.