L’Afrique réinvente son paysage de sécurité énergétique face à la guerre en Iran

L’instabilité dans le détroit d’Hormuz accélère la poussée vers la diversification énergétique et force une coopération stratégique plus approfondie à travers le continent africain.

Le paysage énergétique actuel en Afrique du Nord connaît une transformation profonde, portée par une combinaison de volatilité externe intense – issue de perturbations géopolitiques et de fluctuations des marchés mondiaux – et de réorganisations internes liées à la nécessité pressante d’améliorer la sécurité énergétique, d’accroître la diversification économique et de favoriser un développement durable.  

Un déterminant clé demeure l’instabilité persistante autour du détroit d’Hormuz, point de passage critique pour environ un cinquième des flux pétroliers mondiaux. Le trafic y avait été interrompu par l’Iran à la suite d’attaques coordonnées par Israël et les États-Unis fin février. Bien que cela affecte fortement les pays dépendants des importations d’énergies fossiles, notamment les nations asiatiques, les perturbations dans le détroit influent aussi sur les stratégies de diversification à long terme et sur la formation de partenariats énergétiques alternatifs.

Dans ce contexte, les États d’Afrique du Nord renforcent progressivement leurs liens énergétiques intra-régionaux, réduisant leur dépendance vis-à-vis des fournisseurs externes et des itinéraires de transit vulnérables.

Coordination énergie Égypte-Libye : Interdépendance pragmatique

L’un des exemples les plus nets de ce déplacement est l’évolution de la coordination énergétique entre l’Égypte et la Libye. Entre mars et avril, l’Égypte a commencé à intégrer le pétrole brut libyen dans son système énergétique, important de 1 à 1,2 million de barils par mois afin d’atténuer une grave crise d’approvisionnement domestique.

Au cours de l’année écoulée, la production pétrolière en Libye a atteint son niveau le plus élevé depuis plus d’une décennie, se situant à environ 1,4 million de barils par jour, contre une moyenne d’environ 1,37 million en 2025. Cette hausse coïncide avec une période de stabilité politique relative et une réduction des menaces sécuritaires qui ont renforcé les conditions opérationnelles dans le secteur. Une combinaison d’extensions de concessions, de licences concurrentielles et d’un renouveau de l’engagement des opérateurs a favorisé le retour des grandes compagnies pétrolières internationales, dont TotalEnergies, ConocoPhillips et Eni, qui cherchent à tirer parti des importantes réserves estimées de pétrole brut libyen.


El Sharara oil field in Libya.

Plus précisément, cette expansion de la production en amont libyenne s’harmonise avec les capacités en aval de l’Égypte, créant une relation énergétique mutuellement renforcée. L’Égypte dispose de l’un des secteurs de raffinage les plus développés de la région, avec une capacité nominale d’environ 840 000 barils par jour répartis sur 10 entreprises et 12 raffineries. 

La Libye fournit le brut en amont, tandis que l’Égypte offre le traitement en aval, la logistique et les canaux d’exportation. En pratique, cela crée un corridor énergétique fonctionnel qui réduit la dépendance vis-à-vis des approvisionnements externes du Golfe et positionne l’Égypte comme un pivot crucial dans le corridor nord-africain.

Expansion énergétique de l’Algérie axée sur le capital en Afrique

À l’inverse du modèle d’intégration axé sur la logistique de l’Égypte, l’Algérie poursuit une stratégie plus intensive en capital, investissant directement dans l’exploration, les capacités de production et les partenariats énergétiques à travers l’Afrique. Cela place l’Algérie non seulement comme fournisseur d’énergie mais aussi comme financier des infrastructures énergétiques régionales. Cette approche est largement conduite par Sonatrach, la multinationale d’État algérienne, qui a étendu ses activités au-delà des frontières nationales vers des projets d’exploration en amont et des initiatives de coopération technique.

Le Niger et Sonatrach ont entamé une nouvelle phase de coopération stratégique dans l’énergie, marquée par la relance de projets pétroliers et gaziers conjoints, le bloc pétrolier Kafra dans le nord du Niger étant devenu un pôle central de l’accord bilatéral.

En Angola, l’Algérie a renforcé sa coopération technique avec Sonangol, où l’expertise algérienne a soutenu l’ingénierie en offshore, l’optimisation des raffineries et l’élaboration de programmes de formation structurés pour les professionnels de l’énergie. Cela reflète une collaboration Sud-Sud plus large visant à renforcer les capacités techniques et à améliorer les performances et l’autosuffisance du secteur énergétique africain.

Au‑delà de la coopération bilatérale, l’Algérie fait aussi progresser l’intégration énergétique régionale par le biais d’initiatives d’infrastructures à grande échelle. Un exemple clé est le gazoduc transsaharien proposé, conçu pour transporter le gaz naturel du Nigeria par le Niger jusqu’à l’Algérie et, ensuite, vers le marché européen.

Gazoduc Maroc-Nigéria: un corridor énergétique transcontinental en devenir

Une illustration encore plus ambitieuse de la coopération énergétique africaine est le projet de gazoduc Maroc-Nigéria, une initiative d’infrastructure multi-pays conçue pour transporter le gaz naturel du Nigeria, pays riche en énergie, à travers 13 pays d’Afrique de l’Ouest jusqu’au Maroc et, finalement, vers les marchés européens. Ce projet représente l’une des tentatives les plus significatives d’intégration énergétique interrégionale sur le continent.

En dehors de cette initiative phare, l’approche du Maroc en matière de coopération énergétique africaine s’étend à des efforts plus globaux en matière d’infrastructures et de renforcement des capacités. Les piliers clés de cette stratégie sont l’interconnexion électrique et le développement des réseaux régionaux, en particulier à travers les liaisons électriques transfrontalières existantes entre le Maroc et la Mauritanie, renforçant le rôle du Maroc en tant que pôle électrique émergent en Afrique de l’Ouest. 

Cette collaboration reflète une vision plus large d’intégration énergétique régionale, réunissant l’expérience du Maroc dans le déploiement à grande échelle des énergies renouvelables et le potentiel vaste mais largement inexploité de la Mauritanie en solaire, vent et ressources minières. Dans le contexte régional élargi, l’intégration potentielle de leurs réseaux dans des corridors énergétiques africains plus vastes ouvre des perspectives pour connecter des zones riches en énergie renouvelable à des pôles industriels et démographiques en expansion, contribuant à l’émergence d’une « Ceinture énergétique verte africaine ».

Passage des mots aux faits

Alors que le détroit d’Hormuz demeure un point de vulnérabilité clé dans la géopolitique énergétique mondiale, son impact indirect sur l’Afrique renforce les incitations à la diversification et à une coopération régionale plus profonde. Sur le continent, on observe clairement une transition vers un modèle énergétique où la sécurité dépend moins des fournisseurs externes et plus de l’interdépendance régionale, de la connectivité des infrastructures et d’un flux d’investissements diversifié.

En réponse, les États africains poursuivent de plus en plus des stratégies mutuellement renforcées qui reflètent des modèles d’intégration énergétique différents mais interconnectés. En Afrique du Nord, cela se voit dans l’interdépendance opérationnelle Égypte-Libye, où l’approvisionnement en brut s’aligne sur la capacité de raffinage en aval ; dans l’expansion axée sur le capital de l’Algérie via des investissements transfrontaliers et une coopération technique ; et dans la vision d’infrastructures transcontinentales du Maroc, notamment à travers l’initiative du gazoduc Maroc-Nigéria. 

Dans l’ensemble, ces développements signalent la consolidation progressive d’une architecture énergétique africaine plus autonome, fondée sur l’intégration régionale, des infrastructures partagées et la résilience collective. 

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.