Pourquoi ont-ils enterré plus de 2000 sous-vêtements en Suisse pendant deux mois ? La raison est plus utile que vous ne le pensez.

Deux mille slips blancs, douze mille sachets de thé et une pelle. En 2021, mille personnes disséminées à travers la Suisse ont reçu cet ensemble scientifique insolite, l’ont enterré et ont laissé à la terre le soin de faire son travail. Après deux mois, les culottes en coton avaient en moyenne disparu d’environ 50 %. Certaines avaient été réduites en lambeaux, d’autres, au contraire, demeuraient relativement présentables. Cinq ans plus tard, ces pauvres sous-vêtements ont apporté quelque chose de plus utile qu’un simple cliché curieux: l’un des ensembles de données les plus vastes sur le fonctionnement biologique des sols suisses.

Les résultats du projet de science citoyenne Beweisstück Unterhose, coordiné par l’Université de Zurich et Agroscope, le centre fédéral suisse dédié à la recherche agricole, ont été publiés dans la revue Plants, People, Planet et montrent surtout une chose: la manière dont nous utilisons un terrain compte énormément pour ce qui se passe sous nos pieds.

Le terrain s’est mangé les slips, mais à des vitesses très différentes

L’expérience était moins improvisée qu’elle n’y paraissait au premier regard. Chaque participant reçut deux paires du même modèle de slips pour homme, en coton biologique à 100 %, à l’exception de l’élastique et des coutures synthétiques, accompagnées de 12 sachets de thé usés utilisés comme matériau végétal standardisé. Tout était enterré selon des consignes communes; les participants enregistraient via une application le lieu, le type de sol et les modalités de gestion, puis envoyaient aux chercheurs des photographies, les slips retrouvés et des échantillons de sol.

Environ 1 400 personnes s’étaient portées candidates en quelques jours. Les chercheurs en sélectionnèrent mille, en tentant de répartir les sites à travers le territoire et en faisant en sorte qu’au moins la moitié des participants soient des agriculteurs. Après les contrôles et le nettoyage des données, dans l’analyse scientifique il ne restaient plus que 780 sites. Ce n’était pas vraiment l’équivalent de « quatre slips enterrés derrière chez soi pour tester l’effet ».

Au bout d’un mois, la décomposition moyenne des slips était de 10,1 %. Après deux mois, elle avait atteint 50,45 %. Le principe est simple: le coton est de la cellulose et les bactéries, les champignons et d’autres organismes du sol contribuent à le dégrader. Plus le matériau disparaît, plus l’activité de décomposition enregistrée dans ces conditions est élevée.

Les jardins privés ont dévoré davantage de coton

Les écarts les plus marqués apparaissent selon les usages du sol. Les slips se sont dégradés davantage dans les jardins privés, qui présentaient également des teneurs élevées en carbone organique et en nutriments. À l’inverse, les pelouses tondues montraient une activité mesurée par le coton nettement plus faible. Les sols cultivés et les prairies permanentes se situaient à des niveaux intermédiaires.

Parmi les variables examinées, l’usage du sol s’est révélé être le facteur le plus déterminant, suivi des caractéristiques chimiques. Plus précisément, la disponibilité du phosphore et du sodium, le type d’engrais utilisé et la quantité de limon se sont révélés parmi les principaux prédicteurs. La décomposition augmentait aussi avec le carbone organique, les nutriments et le pH, et avait tendance à diminuer à mesure que l’altitude grimpait, là où les températures sont généralement plus basses.

Cependant, une culotte très dégradée n’est pas automatiquement synonyme de médaille d’or pour le sol. Les chercheurs soulignent aussi qu’un niveau de décomposition extrêmement élevé peut être associé à un excès de nutriments. Dans les jardins privés, par exemple, les niveaux de phosphore disponible dépassaient fréquemment les seuils agronomiques. Un slip presque entièrement disparu peut donc indiquer une grande activité biologique et une fertilité élevée, ou bien avertir que l’on a été un peu trop généreux avec les engrais.

Une culotte ne fait pas un diagnostic du sol

Il existe aussi une limite importante. Le modèle statistique utilisé dans l’étude expliquait environ 16,5 % de la variabilité observée dans la décomposition après deux mois. Sous la surface, interviennent la température, l’humidité, la structure du sol, les microbiotes, la gestion et bien d’autres facteurs que une paire de slips ne peut pas mettre en ordre.

C’est pourquoi les auteurs proposent l’« Underpants Index » surtout comme indicateur simple de l’activité de décomposition et de la fertilité du sol, utile pour obtenir une première impression et comparer des situations différentes. Le qualifier lui-même de mesure complète de la « santé du sol » serait bien plus ambitieux que ce que démontrent les données.

Cependant, l’expérience présente un autre avantage plutôt évident: elle rend visible quelque chose que nous ne voyons pas habituellement. Le sol héberge une part immense de la biodiversité terrestre, il accumulate du carbone, retient l’eau et les nutriments et soutient la production de nourriture. Or, à l’œil nu, il peut sembler se résumer à une simple terre brune. Une culotte neuve qui, deux mois plus tard, ressort dégradée autour de l’élastique rend le concept bien moins abstrait.

Le projet a aussi permis de collecter des données dans environ mille localités, un travail qu’un petit groupe de chercheurs aurait eu bien plus de difficultés à réaliser seul. Environ 240 citoyens figurent parmi les coauteurs de la publication, tandis que tous ont reçu des informations sur les échantillons analysés et des consignes pour la gestion de leur terrain. La science citoyenne, cette fois, est arrivée jusqu’au tiroir de la lingerie.

Et si quelqu’un voulait répliquer l’expérience dans son jardin, le sens reste le même: après quelques semaines, un coton fortement dégradé signale qu’il y a pas mal d’activité là-bas. Pour comprendre réellement l’état du sol, il faut ensuite des analyses et un contexte. Les slips peuvent amorcer la conversation. Demander qu’ils accomplissent aussi le travail du laboratoire serait sans doute exagéré.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.