Depuis des décennies, à Taranto, on se pose toujours la même question: faut-il privilégier le travail ou la santé ? Et aujourd’hui, la Cour de cassation fixe par écrit un principe qui marquera une tournant dans l’éternelle affaire de l’ex-Ilva: le droit de travailler ne peut être dissocié de celui de vivre dans un environnement sain et sûr.
Les Sections réunies civiles de la Cour suprême ont ainsi rejeté l’appel déposé par Ilva et Acciaierie d’Italia, toutes deux en administration extraordinaire, contre la mesure qui ordonne la suspension de l’activité productive de la zone chaude de l’usine sidérurgique tarantaise.
Reste donc valable le décret de la Cour d’Appel de Milan du 27 juillet dernier, qui avait accordé 90 jours pour mettre hors service les installations. Une décision motivée par les risques liés à la présence d’amiante et aux émissions de poussières fines, sur la base des éléments examinés par les juges.
La Cassation a jugé que l’accertement des dangers graves et relevants était adéquatement motivé, estimant que la mesure était cohérente avec le principe de précaution.
Pourquoi la Cassation a confirmé l’arrêt de l’ex Ilva
La prononciation survient après une longue bataille judiciaire lancée par certains habitants de Taranto, qui avaient demandé d’intervenir sur les risques sanitaires liés à l’activité de l’établissement.
La mesure des juges milanais impose la suspension de l’activité productive de la zone chaude jusqu’à la mise en œuvre des mesures nécessaires pour éliminer les risques identifiés, en particulier ceux liés à l’amiante présent dans les installations et aux émissions de poussières.
Les sociétés avaient contesté la décision, évoquant notamment l’Étude d’évaluation de l’impact sanitaire (VIS), l’avis de l’Institut supérieur de Santé et l’Autorisation intégrée environnementale (AIA) de 2025. Mais pour la Cassation, les motivations de la Cour d’Appel relatives à l’amiante et aux poussières fines sont autonomes: chacune a été jugée suffisante pour étayer la décision de suspendre la production.
La santé et le travail ne doivent pas entrer en conflit
Probablement c’est le point le plus significatif de la prononciation, car il concerne non seulement Taranto, mais le rapport entre activité industrielle, protection de l’environnement et droits fondamentaux.
Pour attirer l’attention sur les motivations de l’arrêt, c’est tout d’abord Rosy Battaglia, journaliste d’enquête et documentaliste, auteure de Taranto chiama, une exceptionnelle docu-enquête, et créatrice de Cittadini Reattivi, projet de civic journalism sur la santé, l’environnement et la légalité.
Nous en avons parlé ici: #TarantoChiama: la docu-enquête qui déchire le voile sur l’une des zones les plus polluées du monde
Battaglia partage un passage qu’elle décrit comme significatif pour tous.
Et rappelle les articles 9, 32 et 41 de la Constitution, réaffirmant que la protection de la vie, de la santé et de l’environnement impose des limites précises à la liberté d’initiative économique. Mais surtout, elle clarifie que le droit au travail ne peut être utilisé pour justifier des conditions dangereuses pour ceux qui travaillent et pour ceux qui vivent dans les territoires concernés.
La Cassation affirme en effet que le travail protégé par la Constitution doit être sain et sûr, et qu’il appartient à l’État d’en garantir les conditions, notamment par le biais de politiques économiques et sociales adaptées.
C’est une distinction fondamentale pour une ville qui, trop longtemps, a vécu la protection de la santé et la défense des emplois comme deux exigences inconciliables.
I precedenti europei
Déjà le 25 juin 2024, la Cour de justice de l’Union européenne, intervenant sur le cas de l’ex Ilva, avait clarifié que l’activité d’une installation industrielle doit être suspendue lorsqu’elle présente des dangers graves et importants pour l’environnement et la santé humaine. Cet arrêt a constitué une étape clé dans l’affaire judiciaire qui a mené à la suspension de la zone à chaud.
Parmi les éléments rappelés par la Cassation figure aussi la directive européenne 2024/2881 sur la qualité de l’air, qui introduit des limites plus strictes pour les concentrations de particules PM10 et PM2,5 à respecter d’ici 2030.
C’est une référence importante car elle confirme l’évolution des normes européennes vers une meilleure protection de la santé contre la pollution atmosphérique.
L’ex Ilva se tait vraiment? Que se passe-t-il maintenant
La décision confirme l’obligation de mettre hors tension la zone chaude, mais cela ne signifie pas que toutes les installations aient été définitivement éteintes. Ces dernières semaines, elles avaient été maintenues en condition de préchauffage, sans production, grâce à une mesure du gouvernement qui permettait aux commissaires de les conserver dans cet état en attendant la décision de la Cassation et en tout cas pas au-delà du 15 décembre.
Avec le rejet des recours, toutefois, l’ordre de suspension demeure pleinement en vigueur. Reste à clarifier les modalités techniques de l’arrêt et les prochaines décisions des autorités compétentes.
Il y a ensuite la question de l’emploi: l’usine emploie directement environ 8 000 personnes, tandis que la procédure de vente des installations est toujours ouverte, avec la date limite pour les offres vinculantes repoussée au 9 novembre (et pas seulement: au-delà de l’usine de Taranto, Acciaierie d’Italia possède celles de Cornigliano, Novi Ligure et Racconigi, et toutes dépendent de la production des Pouilles. La décision pourrait donc déclencher une crise aussi pour les autres sites du groupe, qui au total comptent près de 10 000 employés).
Dans tous les cas, Taranto entre dans une phase extrêmement délicate, où la protection des travailleurs devra progresser aux côtés de la mise en sécurité des installations et de la restauration environnementale.
Entre-temps, l’histoire de l’ex Ilva raconte depuis des années une contradiction qui n’aurait jamais dû devenir normale: une communauté entière contrainte à se demander quelles seraient les conséquences environnementales et sanitaires d’une activité industrielle dont dépendent des milliers de familles.
La Cassation précise que l’importance économique et en matière d’emploi de l’usine n’efface pas les obligations de protection de la santé et de l’environnement, mais une décision—telle qu’elle soit—ne peut pas, à elle seule, résoudre la crise industrielle de Taranto. Il faut des dépollutions, de la sécurité, des investissements et, surtout, des alternatives économiques crédibles pour un territoire qui a déjà payé un prix très élevé.