Comment les États-Unis redéfinissent les ambitions climatiques de l’Europe

Depuis la naissance de l’écologisme moderne dans les années 1970 jusqu’aux guerres commerciales protectionnistes de 2026, la relation climatique entre l’UE et les États‑Unis est passée d’une mission commune à un cycle volatil de leadership, de retrait et de frictions profondes.

Dans les années 1970, les États‑Unis se sont imposés comme un leader mondial de l’environnement. Une série de catastrophes, notamment l’incendie de la rivière Cuyahoga en 1969 et la marée noire de Santa Barbara de la même année, ont galvanisé l’opinion publique et fait de la protection de l’environnement une priorité politique intérieure. S’appuyant sur des lois telles que la Loi sur la qualité de l’air (Clean Air Act), les États‑Unis ont créé l’Agence pour la protection de l’environnement (EPA) et adopté d’autres lois comme la Loi sur la qualité de l’eau (Clean Water Act) et la Loi sur les espèces en danger (Endangered Species Act). Au niveau international, ils ont aussi joué un rôle central dans la définition de la gouvernance environnementale, ratifiant des accords majeurs dont la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain de 1972, la Convention sur le commerce international des espèces sauvages en danger de 1973, et le Protocole de Montréal de 1987 sur les substances qui épuisent la couche d’ozone.

En contraste, la Communauté économique européenne, prédécesseur de l’Union européenne (UE), a initialement accusé un certain retard. Privée d’un mandat environnemental dans le traité fondateur de 1957, ses actions précoces se montraient limitées et souvent le résultat de pressions externes. Néanmoins, le bloc lança son premier Programme d’action pour l’environnement en 1973 et adopta les accords susmentionnés essentiellement sous l’égide des États‑Unis. Toutefois, dans les années 1990, l’UE commença à s’affirmer comme un leader climatique. Plus précisément, lors des négociations du Protocole de Kyoto en 1997, le bloc mit à profit ses « bras économiques et diplomatiques » pour encourager la ratification par des États clés, notamment la Russie en 2004. L’UE elle‑même s’engagea à réaliser les réductions les plus substantielles prévues par le protocole. Leur leadership reflétait la stratégie plus large de l’UE consistant à s’affirmer sur la scène internationale et à exercer un « soft power » en régulant des domaines tels que le développement durable.

Pendant ce temps, la politique climatique américaine devenait de plus en plus incohérente à partir des années 1990. Un soutien public affaibli et des divisions politiques internes restreignaient les engagements internationaux, notamment par l’échec à ratifier le Protocole de Kyoto en raison d’une opposition partisane radicale. La position des États‑Unis a limité l’efficacité de la gouvernance climatique mondiale et élargi le fossé transatlantique, tandis que l’UE poursuivait des approches plus ambitieuses.

A Fragile Equilibrium

Sous la présidence de Barack Obama, les États‑Unis se sont réinvestis dans la gouvernance climatique mondiale, renforçant la coopération avec l’UE par le biais d’initiatives telles que le Conseil UE‑États‑Unis pour l’énergie. Leur collaboration a contribué à l’Accord de Copenhague de 2009 et a conduit à l’accord historique de Paris de 2015, qui lie juridiquement les pays à limiter le réchauffement planétaire bien en‑dessous de 2°C au‑dessus des niveaux préindustriels. Ces accords ont démontré que l’avancement de la gouvernance climatique mondiale dépend fortement d’une coopération transatlantique robuste.

L’élection de Donald Trump en 2016 a marqué un tournant net. En 2017, Trump a annoncé son intention de se retirer de l’Accord de Paris, sapant les efforts mondiaux et tendant les relations avec l’UE, qui a profondément regretté cette décision. Il a aussi ravivé une « méfiance de longue date » envers les États‑Unis, qui avaient auparavant quitté le Protocole de Kyoto. Sur le plan intérieur, l’administration a démantelé plus de 100 réglementations environnementales, ce qui a dégradé la qualité de l’air et de l’eau et augmenté les émissions de gaz à effet de serre. 

Lors de la première présidence de Trump, l’UE a tiré parti de l’engagement américain réduit pour faire progresser son propre programme. En 2019, elle lança le European Green Deal, une feuille de route globale visant la neutralité climatique à l’horizon 2050. Soutenu par la European Climate Law et des initiatives comme le paquet « Fit for 55 », l’UE renforça ses objectifs de réduction des émissions, bénéficiant d’un large soutien transversal et public.

Trump 2.0: Gouverner avec une « carte blanche »

À son retour au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump a immédiatement entamé un vaste recul de la politique climatique américaine. Son administration a démantelé un large éventail de réglementations et réorienté la politique énergétique vers les combustibles fossiles, en particulier le charbon. Elle a aussi supprimé plus de 400 subventions prévues par l’Inflation Reduction Act et affaibli des protections environnementales telles que le Endangerment Finding, qui depuis 2009 servait de cadre légal pour que l’EPA régule les émissions. Présentée et fièrement affichée par l’administration comme la « plus grande déréglementation de l’histoire américaine », cette décision a été largement critiquée par les groupes environnementaux, qui la qualifient de revers majeur pour la politique climatique des États‑Unis à ce jour.

Le gouvernement a même ordonné la suppression de sites web dédiés au changement climatique et a effective ment interdit des mots tels que « climate change », « green », « emissions » et « decarbonization ».


UN Secretary-General António Guterres and Brazil’s President Luiz Inácio Lula da Silva during the Photograph of Heads of Delegation at the Belém Climate Summit.

The EU’s Dwindling Climate Ambitions

Bien que l’UE reste formellement engagée dans la transition verte, des pressions internes et externes ont considérablement ralenti ses ambitions climatiques et ses progrès ces dernières années. Les investissements liés au climat dans l’UE stagnent après des années de croissance, en raison de tensions économiques. L’année dernière, la Commission européenne a introduit le Paquet Omnibus de Simplification pour rationaliser les règles de durabilité des entreprises en réduisant les exigences de reporting et dynamiser la compétitivité de l’Europe en période de stagnation économique. 

À l’extérieur, les liens diplomatiques avec les États‑Unis se sont nettement détériorés. L’administration Trump a à plusieurs reprises cherché à influencer et à affaiblir les ambitions climatiques et énergétiques de l’Europe en s’ingérant dans la politique européenne pour la sauver d’un « effacement civilisationnel », comme l’indique le Livre blanc sur la sécurité nationale publié aux États‑Unis en novembre. Trump a longtemps exprimé son hostilité envers l’UE, critiquant fréquemment ses politiques commerciales et énergétiques strictes et affirmant qu’elle avait été créée pour « écraser » les États‑Unis.


President Donald J. Trump delivers remarks on the Administration’s tariff plans on April 2, 2025, in the White House Rose Gardent.

Après que les États‑Unis ont imposé un « blanket tariff » de 20 % sur la plupart des importations en provenance de l’UE le mois dernier et que l’UE a répliqué, les deux parties sont parvenues à un accord qui comprend un engagement pour l’UE d’importer pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine d’ici la fin 2028, principalement du pétrole et du gaz, soulevant des inquiétudes quant à une nouvelle dépendance de l’UE vis‑à‑vis des combustibles fossiles et à ses objectifs climatiques. Bien que le Parlement européen ait approuvé l’accord commercial UE‑États‑Unis, il entre désormais dans la phase finale des négociations entre la Commission européenne, le Parlement européen et les États membres, laissant son impact ultime entouré d’incertitude.

L’influence américaine s’est également étendue aux cadres réglementaires de l’UE, la pression ayant contribué à affaiblir des lois européennes sur la durabilité des entreprises telles que la Directive sur la due diligence (CSDDD) et la Directive relative au reporting de durabilité (CSRD), deux piliers centraux du Pacte vert pour l’Europe. Fait intéressant, ces lois avaient déjà été simplifiées dans le Paquet Omnibus de Simplification de l’UE. Des efforts de lobbying de la part d’entreprises américaines comme ExxonMobil et JPMorgan ont ciblé les organes de gouvernance européens, tandis que l’Ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Pulzner, aurait qualifié le CSDDD de « suicide économique » pour l’Europe. Cette pression extérieure a intensifié les divisions internes au sein de l’UE, aboutissant à une fracture majeure au sein du Parti populaire européen, le plus grand groupe politique du bloc, et conduisant finalement au démantèlement de certains éléments de ces lois.

Malgré ces contraintes et le recul fortement contesté sur plusieurs fronts, l’UE a, à certains égards, continué à chercher le leadership climatique, notamment grâce à son objectif climatique tant attendu pour 2040. Adopté en mars, il engage le bloc à une réduction nette de 90 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 1990. Parallèlement, plusieurs États membres, dont la France, la Belgique, l’Espagne et le Portugal, ont récemment soutenu des initiatives environnementales multilatérales comme le Traité sur les hautes mers des Nations Unies, conçu pour accélérer les efforts mondiaux de conservation des océans. La France a joué un rôle diplomatique clé en mobilisant les pays pour ratifier l’accord, contribuant à atteindre le seuil minimum de 60 ratifications nécessaire à l’entrée en vigueur du traité.

What’s Next?

La trajectoire de la politique climatique transatlantique est passée d’une mission commune à une lutte géopolitique géopolitique volatile. Alors que le XXe siècle a vu les États‑Unis et l’Europe échanger leurs rôles d’architectes principaux de la gouvernance environnementale mondiale, l’ère actuelle est définie par un climat de friction. Alors que Washington poursuit une voie de déréglementation agressive et d’expansion des combustibles fossiles sous Trump, l’UE se retrouve à la croisée des chemins: forcée de choisir entre ses ambitieux mandats climatiques pour 2040 et les pressions pragmatiques de la survie économique et de la sécurité énergétique. En fin de compte, le succès des efforts mondiaux comme le Traité sur les hautes mers et l’Accord de Paris pourrait ne plus dépendre d’un front transatlantique uni, mais de la capacité de l’UE à maintenir son soft power réglementaire face à une politique américaine de plus en plus adversaire.

Journalisme environnemental libre, sans but lucratif et indépendant.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.