Les chauves-souris se nourrissent de la pyrale du riz, un nuisible qui représente une menace importante pour les cultures de riz dans le monde entier. En Espagne, à Madagascar et au Mexique, elles ont démontré leur rôle crucial dans la protection des plantations de riz en agissant comme de précieux alliés contre ces parasites.
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Selon les statistiques de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la production mondiale de riz a connu une croissance régulière, passant de 200 millions de tonnes (Mt) dans les années 1960 à 700 Mt environ en cinquante ans, principalement en raison de l’augmentation de la population mondiale. Cette augmentation de la production a engendré un besoin croissant de méthodes de lutte contre les insectes plus efficaces et économiques, telles que l’utilisation de chauves-souris, en alternative aux insecticides. Les chauves-souris insectivores peuvent consommer entre 80 et 100 % de leur poids en insectes chaque nuit, ce qui en fait des alliés précieux pour l’agriculture.
En 1990, dans le parc naturel du delta de l’Ebre, sur l’île de Buda au nord-est de la péninsule ibérique, la majorité des pesticides étaient répandus depuis des avions pilotés à basse altitude. Conscients de la nécessité de rechercher une solution alternative, les agriculteurs ont commencé à installer des nichoirs à chauves-souris à travers leurs plantations de riz, afin de lutter contre la pyrale du riz, un nuisible particulièrement redouté. Rapidement, ces nichoirs ont été investis par des milliers de chauves-souris couvrant plusieurs hectares de rizières, et en peu de temps, la quantité d’insectes nuisibles a considérablement diminué.
Fort de cette expérience de lutte naturelle contre les ravageurs, une étude publiée en 2015 a apporté une validation scientifique du rôle bénéfique des chauves-souris en tant que régulateurs écologiques des infestations de parasites. Par la suite, plusieurs autres études ont confirmé ces résultats. En 2024, des chercheurs ont étudié l’impact de la présence ou de l’absence de chauves-souris sur la population de nuisibles dans les champs de riz. Ils ont conclu que dans les parcelles où des barrières empêchaient les chauves-souris d’accéder, la présence de nuisibles était deux fois plus grande.
De nos jours, la majorité des interventions contre ces parasites reposent sur l’utilisation de phéromones pour perturber la reproduction des insectes, en plus de l’emploi de pesticides lorsqu’il s’avère nécessaire. Ces phéromones sont des substances qui désorientent les mâles en brouillant leur repérage des femelles ou en leur faisant suivre de fausses pistes dans les champs.
L’Importance de Préserver les Chauves-souris
“La présence de chauves-souris dans les terres agricoles contribue de manière significative à la protection des productions de riz, en réduisant les pertes causées par les insectes nuisibles”, explique Adrià López-Baucells, chercheur au groupe de recherche BiBio du Muséum des Sciences naturelles de Granollers, en Espagne. “L’évaluation économique de cette lutte biologique naturelle est estimée à une économie de 56 € (soit 65 $ US) par hectare de riz cultivé”, précise-t-il. Les chauves-souris apparaissent donc comme une solution durable, économique et respectueuse de l’environnement pour lutter contre les ravageurs agricoles.
L’étude de 2015 mentionnée plus haut a également permis d’évaluer le type de nichoirs les mieux adaptés à la survie des chauves-souris. Par le passé, lors de vagues de chaleur extrême, plusieurs chauves-souris ont péri à cause des températures excessives à l’intérieur des structures conventionnelles. En réponse, Xavier Porres, technicien et collaborateur sur le projet au parc naturel de l’Ebre, a mis au point un nouveau modèle de nichoir. Confectionné à partir d’un mélange de coque de riz, de fibres végétales et d’autres matériaux organiques issus de la production rizicole, ce type de nichoir léger, étanche et de couleur claire permet de prévenir la surchauffe. Ils ont été installés dans tout le parc. En utilisant ainsi les déchets agricoles issus de la riziculture pour fabriquer ces abris, on boucle un cycle durable de réutilisation et de lutte naturelle contre les parasites, ce qui contribue à accroître la productivité des cultures de manière écologique.
Projets de Conservation des Chauves-souris dans le Monde
Suite à ces découvertes, l’administration publique catalane en Espagne a commencé à financer divers projets collaboratifs impliquant le groupe de recherche BiBio et le Centre technologique BETA. Ces initiatives visent à utiliser les chauves-souris pour améliorer la biodiversité ainsi que la productivité agricole. Par exemple, en Catalogne, près de la moitié des terres destinées à la viticulture biologique ne tolèrent pas l’emploi de produits chimiques synthétiques, ce qui pousse les agriculteurs à privilégier la prévention et les méthodes naturelles pour lutter contre les nuisibles.
Dans le cadre de ces projets, les chercheurs cherchent à mieux connaître le régime alimentaire, les menaces, les migrations et les comportements des chauves-souris. Des nichoirs intelligents et autonomes ont récemment été conçus, équipés de caméras infrarouges, de capteurs environnementaux, et de panneaux solaires. Ces structures prennent une photo par jour et transmettent directement l’image à un téléphone mobile, permettant de suivre en temps réel la présence des chauves-souris, leur reproduction, et leur déplacement.
Les connaissances issues de l’étude de 2015 ont été appliquées dans différents contextes. En 2025, des chercheurs du même groupe ont identifié un schéma similaire avec des chauves-souris contrôlant plusieurs types de nuisibles dans la région de Madagascar.
Madagascar, réputée pour sa biodiversité exceptionnelle et ses nombreux endemismes, subit aujourd’hui de graves menaces à cause de la déforestation pour faire place à l’agriculture contribuant à une forte croissance démographique ces cinquante dernières années. Pour cultiver des aliments comme le riz, les habitants doivent défricher de vastes zones en brûlant la végétation, pratique connue sous le nom de « brûlis » ou « slash and burn ». Ceci entraîne une perte importante de forêts et d’habitats naturels, bouleversant l’écosystème. La perturbation de ces habitats pousse de nombreuses chauves-souris à déplacer leurs colonies et à cohabiter de plus en plus avec les populations humaines.
Il devient urgent de mettre en place des efforts de conservation, notamment la protection des grottes par la communauté et une gestion durable des terres. Sensibiliser les agriculteurs à l’importance des chauves-souris peut favoriser des pratiques agricoles durables et renforcer la sécurité alimentaire.
Peu après, une nouvelle étude réalisée au Mexique a mis en évidence un phénomène similaire. À Morelos, des chercheurs ont étudié l’impact des chauves-souris insectivores sur la protection des cultures de riz contre les nuisibles. Les résultats ont montré que ces chauves-souris ont permis de réduire de 58 % les dommages sur les cultures. Bien que la récolte totale de riz n’ait pas connu d’augmentation significative, la réduction des pertes a permis une économie estimée entre 3 et 7 € (soit 3,6 à 8 $ US) par hectare et par an. C’est la première fois que la contribution économique des chauves-souris dans la riziculture est quantifiée dans une région d’Amérique, soulignant l’importance de leur protection dans une démarche d’agriculture durable.
Les Chauves-souris en tant qu’Indicateurs Écologiques
Les chauves-souris, qui sont de petits mammifères, possèdent des ailes qui leur donnent une apparence plus grande. Leur poids varie souvent entre moins de 5 grammes et quelques dizaines. Malgré leur taille modeste, elles bénéficient d’une longévité remarquable : plusieurs espèces vivent de 10 à 20 ans à l’état sauvage, et certaines peuvent atteindre 30 à 40 ans. Leur taux de reproduction, quant à lui, est faible : la majorité des espèces ne produisent qu’un seul jeune par an. Cette combinaison de longévité et de faible taux de natalité signifie que les colonies endommagées peuvent mettre des décennies à se reconstituer intégralement.
Les chauves-souris disparaissent progressivement en raison de la dégradation de leur habitat provoquée par l’expansion agricole intensive, l’utilisation de pesticides, le changement climatique, les maladies, et les perturbations humaines. Ces facteurs réduire leur alimentation, leur abri, ainsi que leurs chances de survie. En tant qu’indicateurs biologiques, leur déclin est un signal qui témoigne de la détérioration de la santé des écosystèmes.
En Catalogne, par exemple, 30 espèces de chauves-souris ont été recensées, dont une est aujourd’hui considérée comme éteinte. Certaines sont associées aux forêts riveraines, leur présence étant un bon indicateur de la santé environnementale. D’autres, vivant dans les forêts, ne se reproduisent que dans des bois bien préservés, ce qui en fait des marqueurs de la qualité des milieux naturels. La protection des chauves-souris contribue à une agriculture durable en participant naturellement à la régulation des nuisibles, ce qui réduit l’utilisation de pesticides et protège la sécurité alimentaire ainsi que la biodiversité. Les études menées dans le delta de l’Ebre, à Madagascar, et au Mexique confirment ce rôle essentiel dans les systèmes agricoles, notamment face aux défis mondiaux liés au changement climatique et à la dégradation des écosystèmes.