Comment la course aux pneus à Mayotte révèle un système de déchets défaillant

À Mayotte, un archipel de l’océan Indien entre Madagascar et les côtes du Mozambique, une course de pneus raconte l’histoire d’un monde aux prises avec ses déchets.

Sur les routes de Mayotte, un pneu abandonné n’est jamais qu’un simple objet. C’est un morceau de caoutchouc qui a atteint la fin de sa vie dans un endroit où aucun système ne permet de le récupérer. Un témoin silencieux des difficultés rencontrées par les territoires insulaires qui doivent gérer des déchets qu’ils n’ont pas produits, mais qu’ils sont contraints de maîtriser.

En 1984, un professeur d’éducation physique, Jack Passe, décide de transformer cette réalité en quelque chose de positif. Puisant dans un jeu mahoraïen traditionnel où les enfants font rouler un pneu à l’aide de deux bâtons, il crée la première « course de pneus » de l’île.

Ce qui a commencé comme une activité ludique à l’école est rapidement devenu une tradition culturelle et sportive, montrant comment l’ingéniosité locale peut fleurir là où les solutions industrielles manquent. La course démontre comment les communautés peuvent reconquérir un problème et le convertir en un moment d’énergie collective. Chaque pneu récupéré pour l’entraînement ou la compétition est un pneu de moins abandonné dans l’environnement. 

Mais au-delà de la créativité se dissimule un défi bien plus complexe qui sous-tend la vie quotidienne de l’île.

Quand un jeu révèle une problématique plus vaste

Malgré des efforts continus, Mayotte demeure confrontée à des contraintes structurelles dans la gestion des pneus usagés. La capacité de stockage est limitée. L’exportation des déchets pour traitement est coûteuse dans un territoire où tout recyclage doit se faire ailleurs. Les calendriers de collecte varient d’une commune à l’autre et, dans certaines zones, des pneus continuent d’apparaître dans des dépotoirs informels. Quand ils se remplissent d’eau de pluie, ils deviennent des lieux de reproduction pour les moustiques et contribuent à la propagation des maladies. Lorsqu’ils brûlent, ils émettent une fumée toxique qui contamine les sols et l’air.

La course de pneus est une réponse créative et symbolique, mais elle ne résout pas le problème de fond. Au lieu de cela, elle met en évidence une réalité plus large : les territoires insulaires doivent gérer des objets conçus et produits ailleurs, sans un soutien significatif des entreprises responsables de leur mise sur le marché.

Une réalité mondiale

Autour de 3 milliards de pneus sont produits chaque année dans le monde. Leur recyclage reste l’un des aspects les plus difficiles de l’économie circulaire. Les filières de fin de vie existantes, bien que diverses, présentent toutes des limites.

Le recyclage mécanique broie les pneus pour obtenir du caoutchouc granuleux utilisé dans les terrains de sport et les revêtements routiers, mais la demande est loin d’être suffisante pour absorber les volumes mondiaux. Le retrempage prolonge la durée de vie d’un pneu mais ne résout pas son élimination finale. La co-incinération dans les fours à ciment est largement pratiquée mais soulève de graves préoccupations environnementales. La pyrolyse, souvent présentée comme une solution prometteuse, nécessite des infrastructures sophistiquées et coûteuses – hors de portée pour la plupart des régions et totalement inaccessible pour les îles. L’exportation des pneus usagés demeure l’option dominante, mais elle déplace simplement le fardeau vers d’autres territoires et soulève des questions éthiques évidentes.


A large rice sack caught on a coral reef.

À l’échelle mondiale, la production dépasse largement les capacités de recyclage. Et dans de nombreuses régions, les fabricants ne sont pas tenus d’assumer la responsabilité de la gestion en fin de vie des produits qu’ils créent, surtout en dehors des marchés fortement réglementés.

Des pneus aux plastiques

La question des pneus reflète la crise bien plus vaste de la pollution plastique. Les deux matériaux suivent des trajectoires similaires : production massive, dispersion à l’échelle mondiale, recyclabilité limitée et répercussions à long terme sur les écosystèmes et la santé humaine. Ils mettent également en lumière un problème récurrent : la responsabilité des déchets incombe généralement aux communautés, et non aux producteurs.

Pour lutter contre la pollution plastique, les Nations Unies ont tenté d’adopter un traité mondial sur les plastiques. Mais les négociations récentes ont révélé des fractures profondes. En août dernier, des délégués se sont réunis pour la cinquième session de négociation à Genève, en Suisse. Il s’agissait de la continuité d’une session qui avait eu lieu un an plus tôt en Corée du Sud, mais qui n’avait pas abouti à un traité. Les négociateurs à Genève ont travaillé sur le même texte, avec la même ambition d’aboutir à un accord juridiquement contraignant. Et pourtant, une fois de plus, les discussions se sont terminées sans accord.


Campaigners at the second part of the fifth session of the Intergovernmental Negotiating Committee on plastic pollution, including in the marine environment (INC-5.2) in Geneva, Switzerland.

La ligne de fracture est nette. Certaines nations et organisations plaident pour un traité couvrant l’ensemble du cycle de vie du plastique, y compris des plafonds de production et la transparence chimique. D’autres rejettent toute mesure contraignante sur la production et poussent pour un accord étroit axé uniquement sur la gestion des déchets. Tandis que cette impasse persiste, les plastiques continuent d’accumuler dans l’océan, et les territoires insulaires restent parmi les premiers à en subir les conséquences.

L’ingéniosité locale ne peut remplacer la responsabilité mondiale

La course de pneus de Mayotte illustre comment des communautés peuvent transformer un déchet nuisible en une occasion d’apprentissage, de célébration et de cohésion sociale. Elle montre qu’un territoire peut donner du sens et de l’unité à partir d’un objet qui, autrement, contribuerait à la pollution.


A crowd at Mayotte's tire race in 2023.

Pourtant, cette résilience ne doit pas devenir une excuse commode pour laisser des communautés vulnérables supporter les conséquences de décisions prises bien loin de leurs côtes. Les habitants des îles innover, s’adapter et se débrouiller. Ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est porter durablement les externalités d’une économie mondiale conçue pour produire plus vite qu’elle ne recycle.

La responsabilité doit revenir à la source. Les entreprises qui conçoivent et vendent des pneus, des plastiques et d’autres matériaux synthétiques durables doivent aussi s’engager à financer et organiser leur gestion en fin de vie. Les accords internationaux doivent être ambitieux, contraignants et systémiques. Les territoires insulaires ne doivent plus être le dernier maillon d’une chaîne qu’ils ne contrôlent ni dont ils bénéficient.

Mayotte a montré ce que la créativité peut accomplir. Mais il appartient au reste du monde de faire en sorte que cette créativité ne soit plus nécessaire pour compenser les insuffisances à l’échelle mondiale.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.