« La science ouvre le chemin ; la vision spirituelle peut donner la volonté », écrit Cristina-Ioana Dragomir, professeure associée clinique à l’Université de New York.
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L’étendue de cette perte est difficile à concevoir, mais les chiffres sont sans appel : environ 100 millions d’hectares se dégradent chaque année. Des estimations indiquent que le monde perd entre 24 et 40 milliards de tonnes de sol fertile annuellement, tandis que les chercheurs documentent des baisses marquées de la biodiversité.
Les conséquences dépassent largement le cadre de l’agriculture. La dégradation de la santé des sols compromet la régulation de l’eau, la biodiversité, l’atténuation du changement climatique et agit comme un amplificateur des menaces pour la sécurité, mettant en jeu les progrès réalisés sur plusieurs Objectifs de développement durable des Nations Unies. Depuis plus d’un demi-siècle, les pédologues avertissent de l’aggravation du substrat vivant de la Terre. Et pourtant, malgré des décennies de données, des rapports internationaux et des cadres politiques, la destruction persiste. L’érosion, la perte de matière organique, la contamination, la salinisation et l’effondrement structurel minent tous la stabilité de la biosphère. La dégradation des sols n’est plus un problème technique en attente d’une solution idoine ; elle peut être comprise comme une crise civilisationnelle.
Un échec de la fabrication du monde
Si la science est claire, pourquoi la crise persiste-t-elle ? La réponse ne réside pas seulement dans des politiques inadéquates, mais dans une défaillance conceptuelle plus profonde sur la manière dont le sol est compris. Les sociétés modernes continuent de considérer le sol comme une ressource à exploiter, ou le dénigrant comme « de la saleté », le traitant souvent comme un substrat passif pouvant être extrait ou remplacé à volonté.
Cette vision du monde, ancrée dans la division nature–culture de la modernité et l’idée d’un humain indépendant de la nature, façonne nos institutions politiques, nos systèmes économiques et nos habitudes de consommation. Elle rétrécit les horizons éthiques et imaginatifs à partir desquels l’action environnementale peut émerger. Nous vivons dans une « lacune de mobilisation », pris entre la clarté des preuves scientifiques et l’inertie de nos cadres culturels, émotionnels et socio-politiques.
Répondre à cette crise exige plus que des technologies améliorées ou des réglementations plus strictes. Cela demande une réorientation de l’imagination — une vision du monde dans laquelle le sol est vécu non pas comme une marchandise inerte, mais comme un co-créateur de la vie : un partenaire vivant et relationnel dont le bien-être est indissociable du nôtre. L’obstacle à la protection du sol n’est pas l’absence de connaissances scientifiques, mais peut être compris comme une défaillance de la « fabrication du monde ».
Un autre type d’acteur environnemental
Dans ce vide conceptuel, de nouveaux acteurs et des formes alternatives de leadership environnemental commencent à se dessiner. Des figures issues de traditions spirituelles entrent dans le discours environnemental à l’échelle planétaire, remettant en cause l’idée que la gouvernance environnementale appartiendrait exclusivement aux experts scientifiques et technocrates.
Une réponse marquante à cette impasse est le mouvement Save Soil, lancé par Jagi Vasudev, connu mondialement sous le nom de Sadhguru. En gestation depuis des décennies, le mouvement a finalement été lancé en 2022, lorsque le mystique âgé de 65 ans entreprit un voyage à moto de 100 jours et 30 000 kilomètres à travers 27 pays. Le long du trajet, il participa à plus de 600 événements publics, rencontra des dizaines de chefs d’État, collabora avec des agences onusiennes, tout en créant une campagne numérique mondiale.
Lorsque je lui ai demandé pourquoi un leader spirituel militait pour la santé des sols, il me fixa droit dans les yeux et répondit : « Pourquoi pas ? N’est‑ce pas chez moi aussi ? ». Cette réponse, apparemment simple, recadre le débat. Elle suggère que l’ingrédient manquant à la restauration mondiale des sols n’est pas davantage de données, mais une autre forme d’engagement, qui parle à la fois à la vie humaine et à la responsabilité planétaire.
Écologisme réseau-spirituel
Le mouvement Save Soil n’est pas une campagne environnementale traditionnelle, mais une nouvelle modalité d’action qui conflue vision spirituelle, infrastructures numériques et plaidoyer transnational mobilisant les populations à grande échelle. Si la spiritualité s’est longtemps liée à l’écologie (Laudato Si’, cosmologies écologiques autochtones), Save Soil innove en opérant dans des écosystèmes numériques fortement interconnectés. Il utilise un modèle hybride qui crée un écologisme réseau-spirituel.
Premièrement, il propose une vision du monde : un récit selon lequel le sol « fait partie de notre vie », reliant l’environnement à la conscience intérieure. Deuxièmement, son action se fonde sur une légitimité scientifique, s’appuyant sur des partenariats avec des pédologues, des agronomes et des experts des Nations Unies. Enfin, ces éléments sont diffusés par une stratégie numérique finement orchestrée visant à influencer les résultats politiques. Cela comprend des rencontres avec des chefs d’État et le développement d’un mouvement de sensibilisation destiné à produire des résultats politiques.
Une nouvelle vision du sol
Les mouvements fondés sur la spiritualité ou sur la mobilisation fondée sur des valeurs ne vont pas sans critiques. Les sceptiques soutiennent qu’un accent sur la transformation intérieure risquerait de dépolitiser les crises environnementales, détournant l’attention des facteurs structurels tels que l’agriculture industrielle, des régulations faibles et les intérêts des grandes entreprises. D’autres remettent en question la capacité des campagnes axées sur la sensibilisation à produire des résultats mesurables dans un domaine aussi complexe et lent que la restauration des sols, où les améliorations mettent des décennies à se matérialiser.
Ces préoccupations sont sérieuses et reflètent des débats plus larges sur la manière dont les mouvements sociaux transforment la sensibilisation en changement structurel. En effet, la mobilisation du public ne doit pas être vue comme un substitut à une politique fondée sur la science, mais comme son complément nécessaire. En encourageant l’implication du public et en élargissant l’imagination politique, de tels mouvements peuvent aider à créer les conditions sociales dans lesquelles les politiques relatives au sol deviennent politiquement soutenables.
La dégradation des sols persiste parce que nous manquons de la capacité collective d’agir. Des mouvements comme Save Soil nous orientent vers une vision plus large où le leadership environnemental franchit les frontières entre spiritualité, science, politique et imagination publique. Exclure les figures spirituelles de cet espace est une erreur analytique et politiquement fragile à un moment où les systèmes de sols se disloquent.
À mesure que l’effondrement écologique s’accélère, la restauration des sols du monde nécessitera des mouvements hybrides axés sur des valeurs. Mais nous devons comprendre la sensibilisation comme une condition préalable au changement, et non comme une fin en soi. Un changement structurel marquant nécessite encore des processus institutionnels et des engagements à long terme. Finalement, la science ouvre le chemin ; la vision spirituelle peut donner la volonté. Il nous revient désormais de canaliser cette volonté en action, en exigeant des politiques qui protègent le sol en tant qu’écosystème vivant et en nous engageant dans la restauration des terres sous nos pieds.
La docteure Cristina-Ioana Dragomir est professeure associée clinique à l’Université de New York (NYU), dans les départements Liberal Studies et Center for Urban Science and Progress. Chercheuse ethnographe politique, ses travaux portent sur le changement climatique, la migration et la justice sociale. Elle élabore actuellement un projet de livre sur la gouvernance environnementale et les mobilisations contemporaines centrées sur le sol.