L’Italie prête à relancer son programme nucléaire pour la décarbonisation

À la fin du mois de janvier, le gouvernement italien a engagé le processus politique visant à relancer son programme d’énergie nucléaire, une initiative qui pourrait aussi soutenir l’émergence de l’industrie européenne des réacteurs modulaires de petite taille (SMR).

L’Italie semble se diriger vers une réintégration de l’énergie nucléaire dans son mix énergétique. Le 23 janvier, le ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, a déposé le projet de loi d’un nouveau texte devant le Premier ministre Giorgia Meloni, amorçant le processus politique nécessaire. La proposition sera ensuite discutée au sein du prochain Conseil des ministres et sera ensuite présentée au Parlement.

Dans un sens purement administratif, cette première étape tracera les principes et objectifs fondamentaux régissant ce secteur, y compris la création d’une agence chargée de superviser l’industrie nucléaire civile italienne et d’assurer des normes de sécurité élevées.

Cependant, le projet de loi soulève aussi des questions concernant le calendrier. Par exemple, le texte prévoit une feuille de route avec un délai de 24 mois pour adopter les décrets après l’approbation de la loi, avec une extension éventuelle de 90 jours. Cela suggère que la date de démarrage sera probablement repoussée au-delà des prochaines élections, en 2027. Un autre point de discorde concerne le type d’équipements nucléaires qui façonneront le paysage énergétique italien à l’avenir. Même avant la publication du texte, le gouvernement avait signalé un intérêt pour les Réacteurs Modulaires de Petite Taille (SMR), évoquant leur délai de construction plus rapide et leur potentiel de montée en puissance à l’avenir.

Les SMR sont des réacteurs plus petits, avec une puissance moindre — environ le tiers d’un réacteur traditionnel. Mais ce qui leur manque en mégawatts, ils le gagnent en flexibilité ; ils sont plus faciles à fabriquer et à déployer, comportent des coûts initiaux plus bas et des délais de construction plus courts, et peuvent être principalement assemblés en usine et ensuite expédiés sur place. Cela en fait une alternative valable pour des pays disposant d’infrastructures de réseau électrique limitées ou, comme dans le cas de l’Italie, cherchant à intégrer progressivement l’énergie nucléaire dans leur mix.

Bien que cela semblait correspondre à la trajectoire que le gouvernement envisageait, le nouveau document présenté en janvier montre que la législation ne sera pas limitée aux SMR ni aux réacteurs de quatrième génération — car il est explicitement fait référence à l’utilisation de la « meilleure technologie disponible ».

Selon Romano, les SMR conviennent mieux aux régions à faible consommation, où les grands réacteurs seraient inefficaces ou impraticables. « Prenez la Sardaigne ou un petit pays comme l’Estonie », explique-t-il. « Si vous installez un réacteur de 1 GWh dans des lieux comme cela, il sera en surproduction trois quarts du temps. Mais des réacteurs plus petits, disons entre 50 MW et 300 MW, correspondraient bien mieux à leurs besoins énergétiques. On peut aussi organiser la maintenance par roulement et garantir une alimentation électrique stable. »

L’attrait des SMR s’étend également aux considérations budgétaires, pas seulement technologiques. « L’un des plus grands défis de l’énergie atomique réside dans les taux d’intérêt élevés », souligne-t-il. « Aujourd’hui, ils représentent plus de la moitié du coût de construction d’un réacteur. […] Puisque les SMR se construisent plus rapidement, ils peuvent alléger ce fardeau, car les intérêts ne s’accumulent pas sur une longue période. »

Cependant, Romano s’est montré prudent quant à s’appuyer uniquement sur des solutions technologiques pour résoudre ce qui est essentiellement un problème financier. « Les ingénieurs ne devraient pas être chargés de corriger ce qui est fondamentalement un problème financier », ajoute-t-il. « C’est à la sphère politique d’y répondre. »

À l’avenir, le gouvernement italien devra aussi s’attaquer au scepticisme public bien connu entourant cette source d’énergie — un obstacle important, bien que moins prononcé qu’auparavant. Au fil des années, les opposants nucléaires dans le paysage politique ont évoqué diverses inquiétudes, notamment les risques technologiques perçus, les coûts élevés de développement des infrastructures et l’absence d’une chaîne d’approvisionnement domestique.

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Cependant, l’Italie exporte déjà des composants de réacteurs, et son industrie nucléaire et ses entreprises participent à des projets internationaux tels que l’ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor), qui se concentre sur le développement de la fusion nucléaire. Fait notable, l’Italie est le deuxième fournisseur européen d’ITER après la France. Cela n’est pas surprenant : l’Italie entretient une tradition solide dans le secteur atomique depuis les années 1960, avec des entreprises telles qu’Ansaldo Nucleare et ATB Riva Calzoni en tête.

Plusieurs de ces entreprises se spécialisent dans la production de composants essentiels et de haute qualité pour les centrales nucléaires, tels que les cuves sous pression pour les réacteurs de grande puissance, les générateurs de vapeur, les échangeurs de chaleur, les pompes de refroidissement du cœur et les cuves. Elles offrent des services d’ingénierie pluridisciplinaires, comprenant conception, analyse, supervision de la construction et gestion de projets. Des sociétés comme SIET et RINA fournissent même des services de test et de certification pour les composants et systèmes nucléaires, garantissant le respect des normes de sécurité et de qualité.

Ainsi, en définitive, l’avenir de l’énergie nucléaire en Italie dépendra moins de sa capacité industrielle que de la capacité des décideurs et des experts à dialoguer avec le public et à dissiper les idées reçues qui subsistent sur la technologie. 

La nécessité de l’énergie nucléaire devient d’autant plus évidente lorsqu’on la compare à ses deux autres pairs européens. L’Allemagne, par exemple, a consacré la dernière décennie à une forte orientation vers les énergies renouvelables. Or, elle continue de lutter avec une forte intensité de carbone. Puisque l’énergie solaire et l’éolienne est intermittente, le pays dépend fortement du charbon, qui demeure une partie importante de son mix énergétique. La consommation de charbon de l’Allemagne en 2023 représentait environ un tiers de la consommation totale de charbon dans l’UE, mesurée en térawattheures. Pour mettre les choses en perspective, si l’on additionnait la consommation annuelle de charbon de la France et de l’Italie et qu’on la multipliait par quatre, on serait encore loin derrière l’utilisation allemande — ce qui illustre à quel point le réseau électrique allemand n’est pas « vert » de nos jours.

Par ailleurs, tandis qu’environ 70 % de ses besoins électriques est satisfait par l’énergie nucléaire, la France maintient l’un des réseaux d’électricité les moins carbonés d’Europe. L’Italie, elle, est également moins adaptée à une adoption massive des renouvelables en raison de sa géographie majoritairement montagneuse. Sans parler du fait qu’une part importante de l’économie et des industries italiennes — plus de 50 % d’un PIB de 2 000 milliards d’euros (2,08 billions USD) — est concentrée dans la plaine du Pô, dans le nord du pays. Cette région est moins ensoleillée que les parties méridionales du pays et est entourée de chaînes de montagnes, rendant l’énergie éolienne impraticable. La majeure partie de l’énergie ici provient de l’hydroélectricité, déjà une source à faible émission de carbone, et du gaz naturel, qui pourrait être remplacé par des centrales nucléaires, rendant l’énergie moins coûteuse et moins polluante tout en contribuant à la stabilité du réseau électrique de l’UE. 

C’est précisément là que l’énergie nucléaire devient particulièrement attrayante pour un pays comme l’Italie, qui cherche encore à réduire simultanément ses émissions et ses prix de l’énergie. Et comme plusieurs entreprises italiennes sont déjà actives dans le secteur des SMR, le pays pourrait même bénéficier d’un avantage initial dans ce domaine spécifique. De plus, l’UE pousse actuellement au développement des SMR dans le cadre de sa stratégie énergétique globale, ce qui pourrait ouvrir des portes à des financements et à des opportunités de coopération au sein du bloc. En outre, un secteur SMR européen autochtone pourrait s’avérer très rentable, avec un potentiel d’exportation important au-delà de l’UE dans un marché mondial estimé entre 400 et 600 milliards de dollars.

Néanmoins, l’UE — et l’Italie en tant que l’un de ses États membres — devront encore trouver des moyens de se différencier et de se démarquer dans ce domaine de plus en plus concurrentiel. Plusieurs pays, dont les États-Unis, la Chine et la Russie, investissent déjà massivement dans le développement de leur industrie SMR afin d’obtenir un avantage concurrentiel. 

Par ailleurs, l’Europe est aussi limitée par un cadre réglementaire extrêmement fragmenté. « Aux États‑Unis, vous avez la Nuclear Regulatory Commission au niveau fédéral », a souligné Romano. « Mais en Europe, chaque pays suit ses propres règles. Un réacteur approuvé en France ne peut pas être simplement construit en Suède — il doit d’abord passer par l’autorité de régulation suédoise. Cela restera toujours difficile tant que nous n’aurons pas mis en place un système unifié à l’échelle de l’UE. »

En fin de compte, seul le temps dira si cette stratégie deviendra l’un des socles de l’avenir énergétique de l’Italie et de l’Europe ou une opportunité manquée dans la course à l’innovation énergétique.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.