La Commission des valeurs mobilières et des échanges des États‑Unis (SEC) a tiré une bouffée d’air frais déterminante sur le monde des affaires en adoptant des exigences de divulgation climatique d’envergure pour les sociétés cotées. Destinées à entrer en vigueur en 2024, sous réserve d’un examen juridique, ces règles obligeront les entreprises à clarifier leurs émissions de gaz à effet de serre, à exposer leur exposition aux risques climatiques et à quantifier les éventuelles répercussions financières du réchauffement planétaire.
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Consciente de l’urgence du changement climatique et de son impact économique considérable, la SEC a pris une mesure décisive pour accroître la transparence des marchés. Le 6 mars 2024, la SEC a adopté des règles de divulgation liées au climat de référence, à un vote de 3 pour et 2 contre.
Les nouvelles règles obligent les sociétés publiques américaines et les émetteurs étrangers privés à divulguer un large éventail d’informations liées au climat dans leurs rapports périodiques et leurs déclarations d’enregistrement. Le but est de fournir aux investisseurs des informations cohérentes, comparables et exploitables concernant les effets financiers des risques climatiques et les stratégies que les entreprises mettent en œuvre pour les gérer. Les règles finales, qui devaient entrer en vigueur en mai 2024, ont été suspendues en attendant un examen judiciaire.
Cette suspension met en évidence le débat en cours et l’examen juridique entourant la mise en œuvre de telles mesures réglementaires. Néanmoins, l’initiative de la SEC marque un moment clé dans le reporting et la reddition de comptes des entreprises, en imposant des divulgations couvrant les risques climatiques, les émissions de gaz à effet de serre et les stratégies de gestion des risques. Cette démarche devrait permettre aux investisseurs d’avoir les informations dont ils ont besoin pour prendre des décisions éclairées, et potentiellement générer des changements importants dans le comportement des entreprises et aligner les stratégies commerciales sur la transition vers une économie sobre en carbone.
Genèse des nouvelles règles de divulgation
La genèse des nouvelles règles de divulgation de la SEC s’inscrit dans une poussée de longue date en faveur de la transparence financière concernant les risques liés au climat. Ce mouvement a été porteur par l’activisme des investisseurs et la demande de cadres de reporting standardisés. Le Groupe d’action sur les divulgations liées au climat (TCFD), établi par le Conseil de stabilité financière en 2015, a été à l’avant-garde de la promotion d’une communication transparente des risques climatiques et son cadre de divulgations climatiques financières volontaires a été largement adopté par les entreprises et les investisseurs du monde entier.
Cependant, le caractère volontaire des recommandations du TCFD a conduit à des incohérences dans la qualité et la comparabilité des divulgations liées au climat. Cela a posé des défis pour les investisseurs qui souhaitaient évaluer et comparer avec précision les risques et opportunités liés au climat à travers leurs portefeuilles.
En réponse à ces défis et aux exigences du marché, la SEC a proposé des règles globales et exhaustives qui obligent les sociétés publiques à divulguer leurs risques climatiques, leurs impacts et leurs stratégies d’atténuation. L’action de la SEC souligne la reconnaissance croissante que le changement climatique représente des risques financiers matériels pour les entreprises et que des divulgations transparentes sont cruciales pour des marchés équitables, ordonnés et efficaces.
L’élaboration de ces règles a été un processus pluriannuel, impliquant de vastes consultations publiques, l’apport d’experts de l’industrie et une évaluation approfondie des impacts potentiels sur les entreprises et les investisseurs. La SEC a navigué avec prudence dans un paysage complexe, visant à équilibrer le besoin de divulgations détaillées avec les préoccupations liées à la charge réglementaire et à la complexité de quantifier et de rendre compte des informations climatiques.
Aperçu des nouvelles règles
Les nouvelles règles de divulgation climatique mettent fortement l’accent sur la transparence des informations liées au climat. Elles obligent les sociétés publiques à divulguer leurs émissions directes et indirectes de gaz à effet de serre, connues sous les scopes 1 et 2, pour le dernier exercice clos et à fournir des données historiques afin de faciliter les comparaisons d’année en année.
Alors que la proposition initiale prévoyait des divulgations obligatoires des émissions Scope 3, qui représentent les émissions indirectes de la chaîne de valeur d’une entreprise, les règles finales ont rendu ces divulgations volontaires. Cette modification a été motivée par les complexités et les défis liés au reporting des émissions Scope 3, en particulier pour les entreprises disposant de chaînes d’approvisionnement étendues et internationales. Toutefois, reconnaissant l’importance des émissions Scope 3, la SEC continue d’encourager les entreprises à les déclarer volontairement, car de nombreux investisseurs et parties prenantes les considèrent comme des informations matérielles.
Les nouvelles règles s’étendent également au-delà des données d’émissions, exigeant des entreprises qu’elles fournissent des détails complets sur les risques et opportunités liés au climat, les processus de gestion des risques, les structures de gouvernance et les impacts financiers réels et potentiels du changement climatique sur leurs opérations et leur performance financière.
La mise en œuvre de ces règles devrait avoir un impact profond sur les pratiques de reporting des entreprises, probablement en stimulant les investissements dans les systèmes de collecte de données, les méthodologies de mesure et les contrôles internes afin d’assurer l’exactitude et la cohérence des rapports d’émissions et des autres divulgations liées au climat.
L’engagement de la SEC visant à améliorer la transparence des marchés par le biais de ces divulgations reflète la reconnaissance croissante des risques financiers posés par le changement climatique et la nécessité pour les investisseurs d’avoir accès à des informations fiables et comparables.
Équilibre entre matérialité et seuils de divulgation
Le concept de matérialité est en effet une pierre angulaire des nouvelles règles climatiques de la SEC, qui détermine le seuil à partir duquel les informations liées au climat doivent être divulguées. La SEC a dû relever le défi de définir ce qui est matériel en matière climatique, reconnaissant que la matérialité peut varier selon les secteurs, les entreprises et les régions géographiques.
La définition de la matérialité par la SEC est que l’information est matérielle s’il existe « une probabilité substantielle qu’un investisseur raisonnable la juge importante pour décider comment voter ou investir ». Cela est cohérent avec le principe de matérialité qui prévaut depuis longtemps dans le droit des valeurs mobilières, qui vise à garantir que les investisseurs disposent d’informations pertinentes susceptibles d’influencer leurs décisions de marché.
Dans le cadre des divulgations liées au climat, la SEC a offert des orientations sur l’évaluation de la matérialité, en considérant des facteurs tels que la nature de l’activité de l’entreprise, l’exposition aux risques climatiques (à la fois physiques et de transition), les impacts financiers potentiels de ces risques et les stratégies de gestion des risques de l’entreprise.
L’influence attendue du processus d’évaluation de la matérialité sur l’évaluation des risques et les stratégies de divulgation des entreprises est considérable. Les entreprises devront soigneusement évaluer la pertinence et les impacts potentiels des risques et opportunités liés au climat, et prendre des décisions éclairées sur les informations à divulguer et la manière de les présenter aux investisseurs.
Cette évaluation peut impliquer des analyses de scénarios, des tests de résistance et une modélisation quantitative pour estimer les répercussions financières potentielles du changement climatique selon divers scénarios. Les entreprises doivent envisager non seulement les effets directs sur leurs opérations et leurs chaînes d’approvisionnement, mais aussi les effets indirects qui pourraient découler de variations de la demande du marché, des évolutions réglementaires et des facteurs macroéconomiques induits par le climat.
Gouvernance et supervision
Les règles récemment adoptées en matière de divulgation climatique accordent une importance considérable aux structures de gouvernance et à la supervision relatives à la gestion des risques climatiques. Les sociétés publiques doivent désormais divulguer les aspects clés de leurs processus de gouvernance et de leurs stratégies d’évaluation des risques climatiques. Voici les points essentiels :
- Supervision du conseil:
- Les entreprises doivent identifier les membres du conseil ou les comités responsables de la surveillance des risques liés au climat.
- Il convient de décrire l’expertise et les processus utilisés par ces entités pour la supervision des risques climatiques.
- Rôle de la direction:
- Les entreprises doivent divulguer les rôles et responsabilités des postes ou comités de direction chargés d’évaluer et de gérer les risques climatiques.
- Il faut mettre en évidence l’expertise pertinente des titulaires des postes ou des membres du comité.
- Processus et fréquence:
- Les entreprises doivent décrire comment le conseil et la direction restent informés des risques climatiques et la fréquence des mises à jour.
Cette attention accrue accordée à la gouvernance vise à impulser des changements dans les pratiques des entreprises. Les conseils d’administration et les équipes dirigeantes devront démontrer leur compétence et leur engagement dans la supervision des risques climatiques. L’amélioration des cadres de gouvernance, la formation liée au climat et l’établissement d’une responsabilité claire pour la gestion des risques climatiques sont des étapes susceptibles d’être entreprises. De plus, les entreprises pourraient être amenées à intégrer plus explicitement les considérations climatiques dans leur planification stratégique et leurs processus décisionnels.
Divulgations et impacts dans les états financiers
Les entreprises doivent désormais développer des méthodologies pour estimer les effets financiers des risques climatiques, qu’ils soient physiques ou de transition, y compris les événements climatiques extrêmes, la montée du niveau de la mer, les changements de politiques et les évolutions des préférences du marché. Elles doivent divulguer une fourchette d’impacts financiers, tels que les dépréciations d’actifs, les actifs échoués (stranded assets), l’augmentation des coûts opérationnels, les répercussions sur les revenus et les dépenses liées aux initiatives climatiques. Elles doivent aussi évaluer et quantifier ces impacts, en fournissant des explications narratives lorsque la quantification n’est pas possible, et divulguer comment ces facteurs influent sur leur coût du capital et leurs stratégies de financement.
Les défis liés à ces divulgations sont importants, car les entreprises doivent dissocier les effets du changement climatique des autres facteurs du marché et gérer les incertitudes des impacts à long terme. Pour répondre à ces défis, la SEC a fourni des orientations sur l’utilisation d’estimations, d’hypothèses et d’analyses de scénarios.
Les entreprises sont encouragées à utiliser l’analyse de scénarios alignée sur les sciences climatiques actuelles afin d’évaluer les impacts financiers potentiels dans divers états futurs. Ces divulgations sont cruciales pour que les investisseurs comprennent les implications financières du changement climatique pour les entreprises et guident les décisions d’investissement.
Gestion des risques et stratégie
Les règles de divulgation climatique de la SEC imposent aux entreprises de décrire leurs processus de gestion des risques climatiques, y compris la manière dont elles identifient, évaluent et gèrent ces risques. Cela couvre à la fois les risques physiques et les risques de transition liés au changement climatique.
Les entreprises doivent détailler leurs cadres de gestion des risques, les risques matériels, les stratégies d’atténuation et la façon dont ces risques influent sur leur stratégie commerciale et leur planification financière. Elles doivent également utiliser l’analyse de scénarios pour évaluer la résilience de leurs stratégies face à différents scénarios climatiques. La SEC insiste sur la nécessité d’informations spécifiques qui reflètent les risques et les stratégies propres à chaque entreprise, afin de garantir que la gestion des risques est intégrée à leur gouvernance et à leur processus de prise de décision.
Réactions
Les règles de divulgation climatique de la SEC ont suscité des réactions mitigées. Certains experts et investisseurs louent ces règles pour accroître la transparence, tandis que d’autres s’inquiètent d’un éventuel dépassement du cadre légal et du risque de litiges. La SEC soutient que les règles entrent dans son mandat de protéger les investisseurs et de garantir l’intégrité des marchés, en visant à fournir des informations essentielles sans dicter les politiques environnementales.
Le marché a généralement réagi favorablement, reconnaissant l’importance des informations liées au climat pour les décisions d’investissement. Toutefois, une prudence est de mise face au risque de greenwashing, les nouvelles règles visant à prévenir les allégations environnementales trompeuses. Le succès de ces règles dépendra de la conformité des entreprises et de l’accueil du marché des informations divulguées.
Contexte mondial et analyse comparative
Les règles de divulgation climatiques de la SEC s’inscrivent dans un mouvement mondial en faveur d’un reporting financier lié au climat plus transparent et standardisé. Dans l’Union européenne, la Directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), entrée en vigueur en 2024, exige qu’un large éventail d’entreprises rende compte de questions de durabilité, y compris le changement climatique. La CSRD intègre le principe de « double matérialité », qui considère comment les enjeux de durabilité impactent les entreprises et inversement.
À l’échelle internationale, l’International Sustainability Standards Board (ISSB) a émis des normes visant à créer une référence mondiale pour les divulgations de durabilité, y compris les risques et opportunités liés au climat. Ces efforts reflètent une volonté collective de fournir aux investisseurs des informations cohérentes et utiles à la prise de décision à travers les marchés, malgré les défis posés par des cadres réglementaires divers et le besoin de standardisation des données.
Défis et opportunités pour les entreprises
Les règles de divulgation climatique de la SEC apportent à la fois des défis et des opportunités pour les entreprises. Elles exigent des investissements importants dans la collecte et la mesure des données, en particulier pour les émissions Scope 1 et Scope 2, et peuvent nécessiter de nouvelles technologies et compétences. Bien que la présentation des émissions Scope 3 ne soit pas obligatoire, de nombreuses entreprises choisissent de les déclarer, se heurtant à des difficultés de collecte de données et au risque d’un contrôle légal.
Des contrôles internes solides et une assurance externe sont essentiels pour des divulgations exactes, ajoutant à la complexité et au coût. Les petites entreprises pourraient trouver les coûts de conformité lourds, ce qui incite à rechercher des solutions innovantes et rentables. Une mise en œuvre réussie exige un changement culturel vers la transparence et l’intégration du climat dans les stratégies commerciales. Adopter ces règles peut offrir des avantages compétitifs, attirer des investisseurs éco-conscients et permettre aux entreprises d’innover pour une économie à faible émission de carbone.
Perspectives et conclusion
Alors que les entreprises s’adaptent à ce tournant réglementaire, la technologie sera cruciale pour rationaliser la collecte et l’analyse des données, l’intelligence artificielle (IA) et l’apprentissage automatique jouant des rôles clés pour améliorer l’exactitude et l’efficacité du reporting. L’intégration de ces technologies nécessitera toutefois des efforts de collaboration afin de surmonter des défis tels que la compatibilité des anciens systèmes et la gestion de la qualité des données.
La trajectoire future du reporting relatif au climat devrait connaître une évolution règlementaire supplémentaire, tant au niveau national qu’international, avec d’éventuelles extensions de l’étendue des divulgations, y compris une couverture plus complète des émissions de la chaîne de valeur (Scope 3).
Les efforts d’harmonisation mondiale, menés notamment par des organisations comme l’ISSB, visent à établir des normes de divulgation uniformes, facilitant la comparabilité et la cohérence entre les marchés. À mesure que les exigences des investisseurs et de la société évoluent, la pression sur les entreprises pour fournir des divulgations claires et utilisables devrait s’accentuer, nécessitant une approche proactive et stratégique de la gestion et du reporting des risques climatiques. Les entreprises qui intègrent efficacement la durabilité dans leurs modèles économiques et leurs structures de gouvernance pourront non seulement se conformer aux exigences réglementaires, mais aussi créer de nouvelles opportunités de valeur. Le succès des règles de la SEC dépendra en fin de compte de leur impact sur les pratiques des entreprises et du passage plus large vers une économie durable et résiliente face au climat.
Des divulgations transparentes et utiles pour la prise de décision deviennent de plus en plus cruciales dans l’orientation des flux de capitaux vers des entreprises durables et innovantes. Bien que l’initiative de la SEC constitue une avancée majeure, elle s’inscrit dans un parcours continu nécessitant une collaboration et un engagement constants pour traiter les implications financières du changement climatique et favoriser un avenir durable.