Économie bleue : cadres, politiques et défis

L’économie bleue est apparue comme l’une des frontières les plus cruciales pour un développement durable au XXIe siècle. Les océans, qui couvrent plus de 70 % de la planète, ne constituent pas seulement une source de nourriture, d’énergie et de moyens de subsistance, mais représentent aussi un régulateur vital du climat et de la biodiversité. Pourtant, des pressions croissantes mettent en péril la santé des écosystèmes marins et les communautés qui en dépendent. 

Alors que le conflit récent au Golfe réoriente les priorités de sécurité énergétique, l’éolien en mer pourrait gagner du terrain à mesure que les pays cherchent à gagner leur indépendance vis‑à‑vis des énergies fossiles importées. À ce tournant, une compréhension claire des secteurs et des politiques qui façonnent l’économie bleue est essentielle pour garantir que la croissance soit à la fois inclusive et durable. 

Origines et portée

Si l’expression « économie bleue » a été créée à l’origine par l’économiste belge Gunter Pauli en 2010 pour décrire un modèle d’affaires sans déchets, inspiré par la nature, le terme a été fondamentalement redéfini dans un contexte océanique lors du sommet Rio+20 en 2012. Popularisée par les Petites Îles Économies en développement, cette nouvelle interprétation a déplacé l’attention vers la « croissance bleue » – plaidant en faveur d’une gestion durable des ressources marines comme moteur principal d’équité et de résilience économique dans les pays côtiers.

Le terme a depuis évolué et est utilisé avec quelques sens liés mais distincts. La Banque mondiale définit l’économie bleue comme l’utilisation durable des ressources océaniques pour la croissance économique, l’amélioration des moyens de subsistance et des emplois, et la santé des écosystèmes marins. Conservation International inclut dans sa définition des avantages économiques qui peuvent ne pas être commercialisés, tels que le stockage de carbone, la protection des littoraux, les valeurs culturelles et la biodiversité.

De manière générale, l’économie bleue englobe toutes les activités liées à l’océan, en mettant l’accent sur la durabilité, l’équité sociale et la garantie que les écosystèmes marins ne soient pas dégradés par l’activité économique, dans les secteurs traditionnels, émergents et de soutien.


Sectors of the blue economy.

L’économie bleue et l’objectif de développement durable (ODD) 14 des Nations unies (Vie sous l’eau) sont profondément imbriqués, car l’économie bleue soutient directement les cibles visant à la conservation et à l’utilisation durable des ressources marines, à la réduction de la pollution, à la gestion des pêches et à la protection des écosystèmes marins pour une économie océanique saine. En substance, l’économie bleue est le comment (des activités économiques durables) qui aide à atteindre le quoi (les objectifs de santé des océans) de l’ODD 14.

Mesurer la durabilité

L’océan demeure mal compris, de ses abysses non cartographiés et de ses espèces encore à découvrir à son rôle complexe dans la régulation du climat. Et si les menaces qui pèsent sur lui, de la surpêche à la pollution en passant par la destruction des habitats, sont bien comprises par les chercheurs, les impacts cumulatifs et synergiques de ces menaces restent difficiles à quantifier et à intégrer dans les modèles économiques.

Ainsi, l’estimation d’indicateurs liés à l’économie bleue peut être complexe. La durabilité peut être évaluée à travers des indicateurs multifactoriels – un seul indicateur ne peut saisir les flux économiques, les services écosystémiques, ou le degré de dégradation. Le Cadre de durabilité de l’économie bleue (BESF) de la Commission européenne identifie des critères couvrant les piliers environnemental, économique, social et de gouvernance afin d’évaluer si les industries basées sur l’océan sont réellement durables.

Ces critères transposent les objectifs généraux de durabilité en résultats mesurables. Par exemple, les métriques environnementales telles que les impacts du changement climatique et les niveaux de pollution marine permettent de suivre si les industries réduisent les dommages causés aux écosystèmes. Les métriques sociales telles que l’inclusion, la santé et la sécurité garantissent que les emplois sont équitables et sûrs. Ensemble, ces critères offrent une méthode structurée pour évaluer et agréger les performances de durabilité à travers l’économie bleue.


Illustrative list of indicators for measuring sustainability as per the BESF.

Les comptes océaniques – cadres complets qui organisent les données sur les actifs de l’environnement océanique (comme les mangroves), les activités économiques (comme les ventes de pêches) et les conditions sociales (y compris l’emploi côtier) – aident également à évaluer la durabilité de l’économie bleue en offrant un système de mesure standardisé. Ils suivent les stocks et les flux du capital naturel, tels que les poissons, les minéraux et les services écosystémiques, et les intègrent aux données économiques pour soutenir des décisions fondées sur des preuves.

Cadres et approches politiques

Les cadres politiques qui promeuvent une économie bleue durable se concentrent sur des thèmes tels que la connectivité, la résilience climatique, les économies circulaires et la gouvernance inclusive.

Le Cadre de développement de l’économie bleue de la Banque mondiale fournit aux pays des outils de collecte de données, de réforme des politiques et d’investissement dans des secteurs maritimes résilients au climat, les aidant à concevoir des feuilles de route pour des pêcheries durables et pour l’énergie en mer. Parallèlement, le programme OCDE « Blue Economy in Cities and Regions » aide les gouvernements à tous les niveaux à intégrer les stratégies d’économie bleue dans la planification urbaine et régionale. Une mise en œuvre réussie du programme veillera également à créer des emplois locaux dans les pêches, le tourisme et le transport maritime sans compromettre les écosystèmes marins.

Les pays ont également développé des approches adaptées pour promouvoir l’utilisation durable des ressources océaniques et améliorer les moyens de subsistance.

Au Kenya, l’économie bleue est un pilier de la Vision 2030, axée sur le thon, l’élevage d’algues marines, les ports et le tourisme. Une stratégie clé consiste à développer la planification spatiale marine comme outil de gestion des zones maritimes et d’inclusion des communautés.

L’Inde a intégré l’économie bleue dans la stratégie nationale avec un cadre politique provisoire qui met aussi l’accent sur la comptabilité océanique. Des programmes phares tels que le projet Sagarmala et le Pradhan Mantri Matsya Sampada Yojana soutiennent la modernisation des ports, le développement des communautés côtières et les pêches durables.

Par ailleurs, l’approche de Samoa pour l’économie bleue est ancrée dans la Samoa Ocean Strategy, cadre politique national visant à protéger 30 % de son océan et à sauvegarder les valeurs socioéconomiques par la gouvernance, le suivi, le financement océanique, la recherche et le renforcement des capacités.

En 2025, l’économie bleue était estimée à 2,3 trillions de dollars américains et se développait rapidement. Bien que cela indique des opportunités, les pressions sur l’océan et ses ressources augmenteront inévitablement, et le succès à long terme dépendra de pratiques durables pour protéger la santé des océans. 

Ceci est le premier d’une série en trois volets sur l’économie bleue, offrant un aperçu de ses secteurs et de ses politiques. Le deuxième volet (à venir) explore la question critique de la santé des océans, tandis que le troisième (à venir) examine l’évolution du paysage de la finance bleue.


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Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.