Une collaboration essentielle entre chercheurs, décideurs et société civile pour inverser la perte de biodiversité en Europe et bâtir un avenir respectueux de la nature
Il est crucial que les chercheurs, les responsables politiques et la société civile unissent leurs efforts pour freiner la dégradation de la biodiversité en Europe et créer un futur où la nature occupe une place positive dans la vie du continent. Le projet BIOTraCes, financé par l’Union Européenne, adopte une méthode innovante pour traiter cette problématique en s’attaquant aux causes profondes de la perte de biodiversité. L’accent est mis sur l’équité et la justice, aussi bien pour les populations humaines que pour l’environnement.
Une détérioration alarmante de la biodiversité en Europe
La biodiversité européenne connaît une déclinance inquiétante et continue. Selon les données de l’Agence européenne pour l’environnement, près de 40 % des 463 espèces d’oiseaux présentes dans l’Union Européenne sont aujourd’hui considérées comme étant en mauvaise ou très mauvaise conservation. Environ 5 % des habitats nécessitent encore des efforts pour leur restauration, et la moitié des dunes, marais, tourbières et pâturages sont en mauvais état de conservation.
Le secteur agricole exerce la pression la plus forte sur la biodiversité à l’échelle du continent, représentant environ 21 % de l’impact sur les habitats et les espèces. Viennent ensuite l’urbanisation, qui représente 13 %, puis la sylviculture, à hauteur de 11 %.
Esther Turnhout, collaboratrice au sein du projet financé par l’UE, Biodiversité et changement transformateur pour des sociétés plurielles et positives pour la nature (BIOTraCes), basée à l’Université de Twente aux Pays-Bas, explique : « La croissance économique va souvent de pair avec une exploitation accrue des ressources, ce qui entraîne des modifications du territoire et des changements climatiques. » Elle ajoute : « Tout cela contribue inévitablement à la perte de biodiversité. »
Les avantages d’un changement radical et transformateur
« Au lieu de se contenter de mesures de protection traditionnelles, il est nécessaire de s’attaquer aux causes profondes de la destruction de la biodiversité. Nous devons explorer davantage pour traiter non seulement les symptômes mais aussi les racines du problème », souligne-t-elle.
Ce mode de réflexion s’inscrit dans la théorie du changement transformateur, qui appelle à une transformation profonde des sociétés, de leur fonctionnement et de leur gouvernance. L’objectif est de répondre à des enjeux liés à la perte de biodiversité, au changement climatique et aux inégalités sociales. Contrairement aux ajustements incrémentaux, qui consistent à améliorer ce que nous faisons déjà, le changement transformateur envisage une réorganisation complète des structures sociales, des valeurs et des comportements.
Ce processus peut débuter par des innovations issues de la base, ou par des réformes politiques et économiques venant du sommet. Son but est de bâtir une société plus durable et équitable, en s’appuyant sur quatre grands principes : reconnaître la diversité, porter attention aux groupes marginalisés, lever les obstacles politiques, et renforcer le rôle des communautés locales.
« Ce que BIOTraCes cherche à réaliser avec le changement transformateur, c’est de faire évoluer la perception que les gens ont de la nature et de la biodiversité. Ce faisant, le projet veut aider chacun à intégrer la nature dans leur mode de vie ou leurs pratiques professionnelles », explique Jeanne Nel, partenaire de BIOTraCes, responsable du Programme pour un environnement biodiversifié à l’Université de Wageningen aux Pays-Bas.
« Le projet vise également à supprimer les barrières qui empêchent certains de mener une vie plus durable et juste », ajoute-t-elle.
Le rôle clé des communautés locales
Onze partenaires issus d’Allemagne, Hongrie, Italie, Lituanie, Portugal, Roumanie, Espagne, Suède et Pays-Bas collaborent pour assurer le succès de BIOTraCes. Leur recherche porte sur des secteurs qui jouent un rôle essentiel dans l’amélioration de la biodiversité, étudiés au travers de neuf cas concrets répartis à travers l’Europe.
Parmi ces exemples, figure celui de Voedselpark à Amsterdam où une coalition de citoyens et de mouvements sociaux s’engage concrètement à intégrer la nature dans la production alimentaire locale, afin de limiter l’industrialisation de leurs territoires. Ensemble, ils élaborent un cadre réglementaire pour une fiducie foncière communautaire, garantissant des droits de décision partagés avec les résidents locaux.
« De nombreuses administrations politiques travaillent de manière isolée, et il semble que tout le monde préfère aborder des problèmes simples avec des solutions techniques immédiates, même si ces réponses ne résolvent pas réellement les enjeux à long terme », analyse Turnhout. Elle évoque aussi la difficulté que rencontrent les acteurs à considérer la politique économique et industrielle comme des leviers pour la protection de la biodiversité, tout comme à intégrer les enjeux d’inégalités sociales et de justice sociétale dans cette réflexion. « C’est un défi immense, mais il faut qu’il soit relevé », insiste-t-elle.
Perspectives et étapes futures
BIOTraCes, dont la durée est prévue jusqu’en novembre 2026, élaborera un guide sur le changement transformateur, intégrant notamment les points de vue des initiatives locales engagées dans le cadre du projet, ainsi que l’analyse des facteurs indirects contribuant à la perte de biodiversité, tels que les structures sociales et économiques qui constituent des obstacles à des décisions et comportements durables.
Selon Jeanne Nel, qui accompagne notamment les décideurs dans la mise en œuvre de processus participatifs équitables pour lutter contre la perte de biodiversité, il est également essentiel de « relier les acteurs locaux à des processus de décision plus influents à un niveau supérieur, où un changement de mentalités et un souci plus profond pour les communautés locales peuvent émerger ».
Une autre dimension essentielle pour renforcer l’impact du changement réside dans la collaboration entre initiatives locales partageant des objectifs communs. Cela permet de faire rayonner et de mutualiser connaissances, solutions et résultats obtenus dans différents projets. À cet effet, BIOTraCes travaille de concert avec plusieurs autres initiatives abordant des thématiques similaires, dans le cadre d’un regroupement dédié au changement transformateur pour la biodiversité. Ce réseau apporte des savoirs scientifiques, des solutions concrètes et des études de cas pour alimenter cette démarche globale.
« Chacune de ces initiatives offre une perspective différente, mais elles sont toutes liées par un fil conducteur : l’importance des études de cas locales », indique Nel. « C’est une approche passionnante, car elle permet d’identifier des obstacles et des problématiques récurrentes. En réunissant ces expériences, on peut mieux comprendre à quel niveau agir, et surtout, qu’il n’existe pas une solution unique, mais plusieurs perspectives pour faire évoluer la situation. »