2025 s’annonce comme une année décisive pour la préservation des océans, marquée par des jalons internationaux importants et une attention accrue portée à une économie bleue durable.
La Conférence mondiale sur les océans, qui s’est terminée le mois dernier avec l’adoption du Plan d’action pour les océans de Nice, vise à accélérer les initiatives pour préserver et utiliser de façon responsable les océans, mers et ressources marines en soutien à l’Objectif de développement durable (ODD) 14 – Vie aquatique. Elle a souligné l’urgence de disposer de données fiables et de connaissances intégrées afin d’atteindre les objectifs liés à l’océan.
Dans ce contexte, les comptes océaniques apparaissent comme un outil essentiel, offrant le cadre global nécessaire pour mesurer les progrès, évaluer la santé des milieux marins et orienter des politiques durables.
Que sont les comptes océaniques ?
Les comptes océaniques constituent des cadres complets qui structureront les données relatives aux actifs de l’environnement marin (par exemple, les mangroves), aux activités économiques (comme la pêche ou la commercialisation des ressources marines) et aux conditions sociales (dont l’emploi dans les zones côtières).
Ces comptes ont été inspirés par les cadres internationaux existants en comptabilité nationale, tels que le Système de comptabilité nationale (SCN) et le Système de comptabilité environnementale et économique (SEEA). Ces outils sont utilisés par de nombreux pays pour suivre l’économie et les ressources naturelles, mais jusqu’à présent, il manquait une méthode standardisée spécifique à l’océan pour rassembler ces données.
Intégrer ces comptes océaniques dans le cadre des comptes nationaux d’un pays est crucial pour aller au-delà des seuls indicateurs classiques de la croissance économique, comme le Produit Intérieur Brut (PIB). En effet, les mesures économiques traditionnelles ne donnent pas une vision complète de la santé environnementale ni de l’impact sur les communautés locales, particulièrement en lien avec l’économie maritime.
En regroupant des données issues de sources variées, les comptes océaniques permettront aux gouvernements de concevoir et de mettre en œuvre des politiques plus pertinentes pour la planification de l’espace marin, la gestion des écosystèmes et l’allocation des ressources.
Le cadre de référence
Le cadre des comptes océaniques organise et synthétise les informations pour différentes composantes essentielles :
- Les actifs marins (Capital naturel) : Données concernant l’état physique, la condition et la valeur des ressources marines et côtières telles que les poissons, les récifs coralliens, les mangroves, les minéraux et l’eau.
- Les flux vers l’économie (services océaniques) : Enregistrement des apports de l’océan à la société et à l’économie, comme la pêche, l’énergie, les activités de loisirs, et autres biens et services. Cela inclut la quantité prélevée sur l’océan et sa valeur.
- Les flux vers l’environnement (impacts / résidus) : Ce qui est rejeté dans l’océan par les activités humaines, telles que la pollution, les déchets ou les émissions, ainsi que leurs impacts sur la santé des milieux marins.
- L’économie marine : Les activités économiques liées à l’océan, telles que la pêche commerciale, le tourisme, la navigation et les emplois ou revenus s’y rapportant.
- Les comptes des écosystèmes : La superficie, l’état, la santé et les services fournis par différents écosystèmes marins, comme les récifs coralliens, les mangroves ou les herbiers marins, y compris leur biodiversité et les bénéfices qu’ils offrent aux populations.
- Les facteurs sociaux et de gouvernance : Données sur les populations bénéficiant ou dépendant de l’océan, ainsi que sur la gestion, la gouvernance et la protection des espaces marins.
Ces composantes ont été conçues pour respecter les normes internationales, permettant ainsi une comparaison et une synergie optimale des données entre pays, afin de soutenir des décisions éclairées pour une utilisation durable des océans.
La mise en œuvre
Le Partenariat mondial pour la comptabilisation des océans (Global Ocean Accounts Partnership – GOAP), lancé en 2019 par la Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique des Nations Unies (ESCAP) et ses partenaires, constitue une initiative collaborative visant à coordonner les efforts internationaux. Il vise également à élaborer des recommandations et à accompagner les pays dans la mise en place de comptes océaniques.
Le Guide technique sur la comptabilité océanique pour le développement durable, élaboré sous l’égide de GOAP, constitue la base méthodologique permettant aux pays et aux organisations de produire des données cohérentes, comparables et intégrées sur l’océan.
Selon le rapport d’étape de GOAP pour 2025, une cinquantaine de pays à travers le monde s’engagent dans une forme ou une autre de comptabilisation océanique. Parmi eux, certains ont déjà publié des comptes ou sont en pleine phase de développement, représentant des continents variés et un mélange de pays développés et en développement, avec des niveaux de maturité différents en matière de comptabilité marine.
Parmi ces pays, l’Australie, le Canada et la Norvège disposent d’initiatives avancées en matière de comptabilisation marine et d’économie bleue, tandis que d’autres pays d’Asie-Pacifique, d’Afrique et d’Amérique Latine, comme l’Indonésie, les Maldives, le Costa Rica ou le Kenya, expérimentent activement ces outils. L’Inde et plusieurs autres nations font également partie d’un groupe croissant qui passe de la conceptualisation à l’application concrète des cadres de comptabilisation océanique, soutien par une collaboration internationale renforcée.

Les perspectives pour l’avenir
Malgré l’existence de guides techniques, l’évaluation de la valeur, qu’elle soit physique ou économique, des services écosystémiques culturels souvent immatériels demeure complexe.
Différentes cultures, groupes sociaux et sociétés attribuent des niveaux de signification et de valeur très variables aux systèmes océaniques et aux services qu’ils fournissent. Cela peut entraîner une surestimation ou une sous-estimation de ces ressources. Cependant, lorsqu’on applique des critères homogènes d’évaluation, il devient possible d’apprécier de façon pertinente l’importance de ces services et de mieux les comparer.
De nombreux pays, notamment ceux en développement ou disposant de faibles ressources, rencontrent des difficultés techniques, institutionnelles et financières pour élaborer et suivre leurs comptes océaniques. Cela inclut un déficit en personnels qualifiés, en infrastructures de collecte des données ou en financements suffisants. La qualité et l’accessibilité des données restent également des défis majeurs.
Étendre la collaboration entre gouvernements, organisations internationales, milieux académiques et secteur privé est crucial pour mobiliser les ressources, harmoniser les efforts et faire de la comptabilisation des océans une priorité mondiale. Relier ces comptes aux priorités nationales, telles que la planification marine, les stratégies de l’économie bleue, les engagements climatiques ou le rapport sur les ODD, renforcera leur pertinence et leur impact politique.
L’ensemble du discours international autour d’une économie bleue durable témoigne d’une reconnaissance croissante de l’outil que représentent les comptes océaniques pour une gouvernance maritime responsable dans le monde entier. Avec une coopération renforcée et une coordination efficace, les décideurs, chercheurs et acteurs locaux pourront assurer la pérennité des océans, à la fois source de vie et de richesses pour les générations futures.