Alors que les crises liées à l’eau continuent de s’aggraver à travers le monde, un mouvement de plus en plus nombreux cherche à préserver notre environnement naturel. En reconnaissant les droits fondamentaux et la valeur intrinsèque de la nature, des communautés à travers la planète s’efforcent de construire un avenir écologique et juste. Mais qu’est-ce qui motive ces initiatives ?
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Les visions occidentales de l’eau adoptent généralement une perspective anthropocentrique, c’est-à-dire qu’elles privilégient les besoins de l’être humain avant tout. En conséquence, l’eau est devenue une marchandise, une ressource à acheter et à vendre, tandis que tout dommage causé aux corps d’eau est principalement évalué en fonction de ses impacts sur les intérêts humains. Cette façon de penser centrée sur l’humain met en avant la supériorité de l’homme sur tout le reste, traitant les entités non humaines comme des éléments à exploiter, consommer ou éliminer pour répondre aux besoins humains, explique Rob White, professeur à l’École des sciences sociales de l’Université de Tasmanie.
Ainsi, même lorsque des projets cherchent à intégrer des notions de durabilité environnementale, les dommages infligés à la nature ne sont considérés comme nocifs que si ces dommages menacent directement les ressources ou les intérêts humains. Cette approche soulève des préoccupations, car la majorité des dégradations environnementales enregistrées au cours des cinquante dernières années ont été causées par l’activité humaine. Les initiatives fondées sur une vision anthropocentrique donnent la priorité à la croissance économique, souvent au détriment de l’environnement, en poursuivant une logique d’exploitation sans limite.
À l’inverse, ceux qui adoptent une position éco-centrée pensent que la nature doit être protégée pour ses propres valeurs. Selon eux, tous les êtres vivants possèdent une valeur intrinsèque, ce qui signifie que les humains « doivent respecter et assumer une responsabilité morale envers tous les êtres présents dans l’écosystème ».
Les êtres humains ne sont pas séparés de la nature, mais profondément liés à elle. La santé de chaque organisme vivant dépend de celle de la Terre. Dès lors, il serait logique que des droits soient accordés à toutes les espèces et à tous les écosystèmes. Ce point de vue, selon White, rejoint celui des peuples autochtones, qui « considèrent que les organismes non humains – et parfois aussi certains éléments naturels comme les rivières, les montagnes, ou la Terre Mère elle-même – ont une valeur intrinsèque ». Ces dernières années, cette philosophie éco-centrée a trouvé une voix forte, notamment grâce aux revendications des peuples autochtones, qui ont commencé à voir leurs corps d’eau reconnus comme des entités bénéficiant de droits légaux.
Mais face à la destruction causée par une logique anthropocentrique, peut-on réellement considérer que l’éco-centrisme offre une alternative viable pour la justice environnementale ?
Comprendre l’éco-centrisme
L’éco-centrisme est une orientation philosophique prônant une valorisation de la nature pour elle-même, indépendamment de sa utilité pour les humains. Il s’agit d’une conception de la justice écologique qui considère que l’environnement possède une valeur intrinsèque, et que les animaux et les écosystèmes ont des droits propres à exister librement.
Ce concept implique que les actions humaines ont des conséquences globales, et qu’il incombe à l’humanité de s’assurer que ses activités ne dépassent pas les limites de notre planète. Les débats sur l’éco-centrisme se centrent sur ce qu’un futur « éco-juste » pourrait ressembler, en proposant que, puisque la nature possède une valeur intrinsèque, les politiques et pratiques doivent prendre en compte la nécessité de la protéger du mieux possible. Pour faire progresser la morale dans ce sens, de nombreux spécialistes soutiennent que les valeurs éco-centrées doivent être intégrées dans les pratiques concrètes.
L’éco-centrisme a longtemps été une conviction partagée par de nombreuses sociétés indigènes. Récemment, ce courant a gagné en visibilité dans les discours dominants, avec des défenseurs soulignant que la prise de conscience éco-centrée devrait imprégner toute la société, afin de prévenir la destruction de l’environnement. La vision anthropocentrique, en privant la nature de sa valeur, l’a réduite à un simple outil pour satisfaire l’appétit insatiable de l’humanité, conduisant à une exploitation toujours plus grande. La reconnaissance des droits de la nature vise à intégrer ces protections dans les systèmes de gouvernance, contrairement à une législation qui se contente souvent de réguler plutôt que d’empêcher la destruction de la nature.
Étude de cas : La rivière Magpie
En 2021, la rivière Magpie, ou Muteshekau-shipu en langue innue, a été déclarée entité vivante dotée de droits, bénéficiant désormais de la personnalité juridique.
Cette décision a été motivée par les impacts néfastes liés à la construction de barrages hydroélectriques par Hydro-Québec. La reconnaissance de la rivière fait partie d’un mouvement plus large visant à protéger les peuples autochtones Innus, qui revendiquent des terres dans la péninsule du Labrador-Québec à travers des processus de traités et de revendications territoriales. Ces démarches visent à « préserver et renforcer leurs institutions politiques, juridiques, économiques, sociales et culturelles », comme le stipule la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
Les Innus de la région d’Ekuanitshit considèrent la rivière comme étant au cœur de leur territoire ancestral, le Nitassinan. La reconnaissance des droits bioculturels des Innu est immense car elle contribue à officialiser l’identité juridique de cette rivière. La philosophie innue est en parfaite harmonie avec l’éco-centrisme, puisqu’ils se perçoivent comme « inextricablement liés à la terre » et comme ses « gardiens ancestraux ». Leur vision traditionnelle considère la rivière comme sacrée et dotée d’une forme d’agence.
La reconnaissance juridique, la première en son genre au Canada, a été établie par le biais de résolutions parallèles adoptées par le Conseil Innu d’Ekuanitshit et le Conseil régional de Minganie. Ces résolutions ont reconnu neuf droits légaux et ont désigné des gardiens chargés d’agir au nom de la rivière. Parmi ces droits, on trouve celui de vivre, d’exister et de couler librement, d’être protégée contre la pollution, et celui de pouvoir engager des actions légales. Les gardiens, impliqués dans toutes les décisions concernant cette rivière sacrée, ont le pouvoir d’intenter des procès ou de demander réparation pour les préjudices subis par la rivière. Cependant, il reste encore difficile de prévoir comment ces droits seront appliqués, notamment si des projets de développement tels que la construction de barrages seront contestés, car la personnalité juridique de la nature n’est pas encore officiellement reconnue dans la législation canadienne, ce qui peut entraîner des litiges.
Que signifie cette étape pour le reste du monde ? S’agit-il véritablement d’une mise en pratique de l’éco-centrisme ? Et, si cette démarche est efficace, peut-elle être reproduite ailleurs afin d’établir une justice plus juste pour l’environnement ?
L’éco-centrisme, solution ou utopie ?
Même si le système judiciaire canadien doit encore évoluer, la reconnaissance de la rivière Magpie en tant que titulaire de droits témoigne d’un mouvement naissant en faveur des droits de la nature. Le Canada n’est pas le premier pays à franchir cette étape, s’inspirant d’autres nations déjà engagées dans la reconnaissance légale de la nature.
Parmi ces pays, la Nouvelle-Zélande qui a déclaré le parc national de Te Urewera et la rivière Whanganui comme des entités juridiques dotées de droits, ou la Colombie, qui a accordé la personnalité juridique à la rivière Atrato. En Équateur, une décision judiciaire a reconnu les droits constitutionnels de la réserve biologique de Los Cedros pour la protéger contre l’exploitation minière. De son côté, en Floride centrale, des gardiens du lac Mary Jane ont porté plainte en justice pour défendre ses droits face à des menaces d’urbanisation.
Ce positionnement en faveur des droits de la nature cherche à faire disparaître la séparation artificielle entre êtres humains et environnement. L’objectif est de favoriser de nouvelles perspectives juridiques et sociales, qui reconnaissent la valeur intrinsèque du monde naturel. En tant qu’outil juridique, l’éco-centrisme apparaît comme un moyen d’assurer une justice accrue envers la nature.
Cependant, tout en étant une approche porteuse, l’éco-centrisme présente aussi des limites. Lorsqu’il ne s’accompagne pas de réflexions sur les injustices sociales, il risque d’ignorer la manière dont une exploitation environnementale disproportionnée affecte certains groupes humains. Le cas de la rivière Magpie peut également être interprété comme une forme de décolonisation. En remettant en question les structures politiques coloniales, racistes ou patriarcales, cette démarche cherche à redonner du pouvoir aux peuples autochtones. Elizabeth Macpherson, professeur à l’Université de Canterbury, spécialiste des droits de l’eau autochtones, affirme que la reconnaissance des droits de l’eau s’inscrit dans une transformation continue des paysages socioculturels. Elle souligne que l’éco-centrisme seul ne remet pas en cause ces inégalités de pouvoir ou n’assure pas des résolutions équitables. La combinaison d’une démarche décoloniale et éco-centrée apparaît donc comme nécessaire pour progresser vers une véritable justice.
Les enjeux pratiques et les défis futurs
Si l’éco-centrisme propose une vision de protection pour les masses d’eau et la biosphère, sa mise en œuvre reste encore contestée. Malgré diverses initiatives à l’échelle mondiale, nombreux sont ceux qui hésitent à adopter des législations similaires, face à la complexité et aux enjeux juridiques que cela implique.
Seul le temps permettra d’évaluer pleinement l’impact de ces mouvements. Si les entités non humaines ne peuvent s’exprimer directement, cela ne signifie pas qu’il soit impossible de défendre leurs droits devant un tribunal, comme le rappellent certains experts.
Bien que ces avancées législatives soient encore à consolider, elles offrent une perspective innovante pour renforcer la protection de la nature et pour remettre en question la conception traditionnelle de la justice, centrée uniquement sur l’humain.