Gardiens de la lagune : les tortues vertes de Mayotte

Mayotte est l’un des derniers véritables refuges où les tortues vertes peuvent encore paître librement dans les abondants herbages marins. Ici, la relation entre l’animal et l’écosystème est intacte. Mais pour combien de temps encore ?

Les tortues vertes ne se réduisent pas à de simples silhouettes gracieuses dans des eaux turquoises — elles sont de véritables ingénieurs écologiques. En broutant les herbiers marins, elles transforment leur structure, freinent l’installation d’espèces invasives et favorisent l’émergence de nouvelles pousses. Ce travail, à son tour, façonne des réseaux entiers de vie: poissons juvéniles, invertébrés, microalgues.

Partout où elles se trouvent, les herbiers marins affichent une meilleure santé, une dynamique plus soutenue et une résilience renforcée. Elles jouent à la fois le rôle de jardinières et de sentinelles – et leur rôle demeure largement méconnu du grand public.

Leur influence dépasse les simple herbiers. Certaines tortues visitent les récifs coralliens, aidant indirectement à maintenir l’équilibre entre algues et corail. D’autres viennent sur les plages pour nidifier, tissant un lien direct entre la terre et la mer, entre les cycles marins et le sable qui porte la vie.

Une paix fragile

Mayotte donne l’illusion d’un refuge: des prairies marines immenses, de longues plages, des tortues encore présentes en grand nombre. Mais derrière cette prospérité se cache une fragilité.

Chaque année, entre 3 000 et 5 000 tortues vertes viennent nicher sur les plages de l’île. Or, jusqu’à 10 % deviennent victimes de braconnage, avec jusqu’à 350 femelles tuées chaque année. Leur chair est encore consommée localement, malgré les interdictions en vigueur.

Les femelles sont les plus vulnérables lorsqu’elles débarquent pour pondre.

Le changement climatique aggrave la menace. Le sexe des naissances dépend de la température du sable. Le sable plus chaud produit davantage de femelles. Dans certaines zones de l’océan Indien, des chercheurs ont enregistré jusqu’à 99 % de naissances féminines. À long terme, ce déséquilibre pourrait mettre en péril la survie même de l’espèce.


Newly hatched green turtle making its way to the ocean.

Autres pressions s’additionnent: herbiers dégradés, pollution plastique, engins de pêche abandonnés, dommages des ancres. Ensemble, elles sapent encore la stabilité déjà précaire de la lagune.

Il n’y a pas si longtemps, on disait qu’il était quasi impossible de nager à Mayotte sans croiser une tortue à chaque coup de nage. Aujourd’hui, elles sont encore là, mais en nombre plus restreint. Et souvent, lorsque je regarde une tortue paissant tranquillement à quelques mètres de moi, je me surprends à me demander: « Pour combien de temps encore ? »


Green sea turtle near a coral reef, surrounded by reef fish, in Mayotte.

Ce que la mer m’a appris

Au fil des années, j’ai appris non seulement à observer, mais aussi à écouter. Les tortues n’ont peut-être pas la parole – mais elles sont de véritables enseignantes.

À ceux qui acceptent de ralentir, elles révèlent une autre manière d’être au monde: sans bruit, sans conquête, sans violence.


Portrait of a green sea turtle seen from below in crystal-clear water in Mayotte.

Mayotte n’est pas parfaite pour autant. Mais chaque rencontre avec une tortue rappelle l’existence de ce qui demeure — fragile, mais réel.

La photographie ne sauvera pas les tortues. Mais elle peut éveiller l’émerveillement. Et l’émerveillement peut ouvrir la voie à la conscience. Peut-être que la conscience est le seul véritable début de la conservation.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.