Économie et changement climatique s’unissent pour sauver le monde de la hausse des températures et des vagues déferlantes. La tarification du carbone pourrait bien être ce qu’il faut pour empêcher le climat de dérailler.
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Un produit en rayon ne porte rarement sur l’étiquette un relevé visible de son impact environnemental pour le consommateur, et pourtant ces impacts et dommages existent bel et bien. Le changement climatique pose un défi économique unique, car les émissions de gaz à effet de serre imposent des coûts à la société qui ne se reflètent pas dans les prix du marché. Cette défaillance du marché, connue sous le nom d’externalité négative, se manifeste par des émissions excessives et contribue au réchauffement planétaire. La tarification du carbone cherche à corriger cela en attribuant un coût financier aux émissions, afin que les entreprises et les consommateurs prennent en compte l’impact social et environnemental plus large de leurs activités.
L’intersection entre économie et politique climatique a connu une avancée majeure grâce à l’économiste William Nordhaus, qui a été pionnier dans l’intégration des externalités environnementales dans les modèles économiques. Ses recherches ont jeté les bases de la tarification du carbone comme moyen d’internaliser leurs coûts sociétaux, menant au développement de mécanismes de tarification du carbone.
Depuis lors, la tarification du carbone est devenue une stratégie mondiale cruciale visant à atténuer les émissions de gaz à effet serre en fournissant des incitations économiques à l’adoption d’énergies plus propres et à la réduction des émissions. En effet, ses travaux à partir des années 1970 ont été si novateurs qu’ils lui ont valu le prix Nobel d’économie en 2018.
L’histoire de la tarification du carbone
La tarification du carbone puise ses racines dans la théorie économique, mais son implémentation en tant qu’outil politique a évolué sur plusieurs décennies. L’idée d’utiliser des mécanismes économiques pour contrôler la pollution a été formulée pour la première fois dans les années 1920 par l’économiste Arthur Pigou, qui proposait d’imposer les activités générant des externalités négatives. Avec ce cadre proposé, l’application moderne de la tarification du carbone a émergé à la fin du XXe siècle, avec les travaux de William Nordhaus et d’autres économistes environnementaux plaidant en faveur d’une tarification des émissions de carbone afin de refléter leurs véritables coûts sociaux.
La Finlande est devenue le premier pays au monde à introduire une taxe carbone en 1990, ouvrant la voie à des politiques climatiques fondées sur le marché. La taxe était initialement faible mais a été augmentée au fil du temps, influençant d’autres nations à envisager des approches similaires. Forts de cette décision audacieuse, 23 pays européens ont depuis mis en place des taxes sur le carbone, les taux variant en fonction du coût social du carbone. Ces taux vont de moins de 1 € (environ 1,08 $ US) par tonne de CO2 en Ukraine à plus de 100 € en Suède, au Liechtenstein et en Suisse.
Alors que la taxation du carbone a gagné du terrain tôt en Europe, les systèmes d’échange de quotas d’émission (ESE) – une autre méthode de tarification du carbone désormais largement utilisée – ont émergé comme mécanisme alternatif, notamment aux États-Unis. Le premier programme majeur de plafonnement et d’échange a été le U.S. Acid Rain Program (1990) dans le cadre de la Clean Air Act, qui n’était pas une réduction directe du CO2 mais visait à réduire avec succès les émissions de dioxyde de soufre des centrales électriques. Ce succès a ouvert la voie à l’application de principes similaires aux émissions de dioxyde de carbone.
L’EIT de l’Union européenne, lancé en 2005, est devenu le premier grand marché carbone mondial et durable, couvrant un large éventail d’industries telles que la production d’électricité, l’acier et l’aviation. Le système opère sur la base d’un plafond d’émissions et de quotas que les entreprises peuvent acheter et vendre. Les entreprises qui réduisent leurs émissions en dessous de leurs quotas peuvent vendre l’excédent.
Le programme « Cap-and-Trade » de la Californie, lancé en 2013, constitue un élément central de la stratégie climatique de l’État. Il est relié au marché du carbone du Québec, créant un marché régional élargi pour les réductions d’émissions. L’Initiative régionale sur les gaz à effet de serre (RGGI), qui a débuté en 2009, est une coopération entre plusieurs États du nord-est des États-Unis visant à plafonner et réduire les émissions du secteur électrique. Cette initiative régionale se concentre sur la réduction des émissions de carbone liées à la production d’électricité, en fixant un plafond régional qui diminue au fil du temps.
La logique de la tarification du carbone
La tarification du carbone repose sur le principe que ceux qui émettent du dioxyde de carbone et d’autres gaz à effet serre devraient supporter les coûts qui y sont associés. Le coût social du carbone est une métrique clé dans cette approche, représentant la valeur monétaire estimée des dommages causés par chaque tonne supplémentaire de CO2 émise. Cela englobe des effets tels que des événements climatiques extrêmes, l’élévation du niveau des mers, des pertes agricoles et des crises de santé publique.
En intégrant ces coûts dans la prise de décision économique, la tarification du carbone encourage des comportements plus durables et des investissements dans des technologies plus propres, incite les entreprises et les individus à rechercher des alternatives plus propres, et aide les gouvernements à utiliser les recettes pour financer des projets d’adaptation au climat, des améliorations d’infrastructures et soutenir les communautés touchées.
La tarification du carbone est généralement mise en œuvre par deux mécanismes principaux: une taxe sur le carbone ou un système de cap-and-trade.
Une taxe sur le carbone fixe directement un prix par tonne de CO2 émise. Cette approche offre une certitude de prix, permettant aux entreprises de planifier leurs investissements dans des stratégies de réduction des émissions. Bien que le système de taxe n’assure pas un niveau précis de réduction des émissions, il a été testé dans diverses régions du monde pour aider à prévenir des augmentations rapides des émissions.
La Colombie-Britannique, au Canada, a instauré une taxe sur le carbone à revenu neutre en 2008, ce qui signifie que les recettes générées par la taxe ont été reversées aux contribuables par le biais de remboursements et de réductions d’autres impôts. Cette approche visait à maintenir une neutralité budgétaire tout en encourageant la réduction des émissions de carbone. En Suède, l’une des taxes sur le carbone les plus élevées au monde a été mise en œuvre en 1991, initialement fixée à 26 dollars par tonne de CO2 et augmentant au fil du temps pour atteindre environ 130 dollars par tonne. Cette taxe agressive a grandement contribué à réduire la dépendance du pays vis-à-vis des combustibles fossiles et a joué un rôle clé dans la transition de la Suède vers une économie plus verte. Par ailleurs, la France a instauré une taxe carbone à partir de 2014, passant de 7 € en 2014 à 44 € en 2018, dans le but de réduire les émissions de carbone en rendant les combustibles fossiles plus coûteux.
Un système de cap-and-trade fixe quant à lui un niveau maximal d’émissions (le plafond) et délivre des permis ou quotas que les entreprises peuvent acheter et vendre. Cela crée un mécanisme axé sur le marché pour réduire les émissions de manière rentable.
L’EIT de l’Union européenne, établi en 2005, est le plus grand marché carbone mondial et couvre un vaste éventail d’industries, notamment la production d’électricité, la sidérurgie et l’aviation. Le système fonctionne sur la base d’un plafond et d’un échange, où les entreprises se voient attribuer un certain nombre d’autorisations carbone, et celles qui réduisent leurs émissions en dessous de leur allocation peuvent vendre l’excédent.
Le programme Cap-and-Trade de la Californie, lancé en 2013, constitue une composante centrale de la stratégie climatique de l’État. Il est lié au marché du carbone du Québec, créant un marché régional pour les réductions d’émissions. L’Initiative régionale sur les gaz à effet de serre (RGGI), démarrée en 2009, est une coopération entre plusieurs États du nord-est des États-Unis visant à plafonner et réduire les émissions du secteur électrique. Cette initiative régionale se concentre sur la réduction des émissions de carbone liées à la production d’électricité, en fixant un plafond régional qui diminue au fil du temps.
Résistance publique et politique
Il est courant que les politiques rencontrent de l’opposition et de l’hésitation dans leur adoption, mais certaines politiques font face à une résistance plus marquée que d’autres. Les politiques de tarification du carbone, en particulier, font souvent face à des résistances en raison de préoccupations concernant leur impact économique, notamment sur les ménages à faible revenu et les industries qui dépendent des combustibles fossiles. Les utilisateurs finaux n’ont jamais eu à se préoccuper de payer les dommages environnementaux des produits qu’ils utilisent, et lorsque l’on leur demande de payer en raison de l’augmentation des prix due aux systèmes fiscaux, l’incertitude peut conduire à des mesures fortes.
Les manifestations des Gilets jaunes en France en 2018 ont été déclenchées par une forte hausse des taxes sur les carburants, qui touchait particulièrement les habitants des zones rurales et les citoyens actifs. Les protestations ont été exprimées comme un signe de mécontentement et de colère afin de faire ressentir la pression économique pesant sur ces groupes, entraînant des troubles et la suspension éventuelle de la taxe. Dans les années qui ont suivi, le gouvernement a cherché à trouver un équilibre entre les objectifs environnementaux et l’impact économique sur les citoyens. Certaines des autres mesures proposées, comme les taxes sur le carbone et d’autres initiatives écologiques, ont été ajustées ou retardées, mais l’augmentation de la taxe sur les carburants n’a pas été réintroduite à ce moment-là. En Australie, la taxe sur le carbone instaurée en 2012 a été abolie en 2014 après une forte opposition des industries et des responsables politiques conservateurs, qui soutenaient qu’elle imposait une lourde charge économique. En Ontario, au Canada, des changements politiques en 2018 ont conduit à l’abrogation du système de cap-and-trade de la province. Cette remise en cause a mis en lumière le rôle crucial que joue le cadre politique et l’environnement politique dans le succès ou l’échec des politiques de tarification du carbone.
Adoption moderne et tendances futures
Aujourd’hui, la tarification du carbone évolue au-delà des systèmes traditionnels de taxation et de cap-and-trade. L’émergence des marchés de crédits carbone permet aux entreprises de compenser leurs émissions par des projets de reforestation, des projets d’énergie renouvelable et des technologies de séquestration du carbone.
Une région clé qui mène les initiatives de tarification du carbone est l’Union européenne, qui a renforcé son cadre ETS et introduit un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières afin de lutter contre la fuite de carbone. Aux États-Unis, des États tels que Washington, Michigan et Nevada explorent des mécanismes de tarification du carbone, témoignant d’un intérêt croissant pour aborder les émissions au niveau étatique.
Plusieurs pays à travers le monde ont fait des progrès significatifs dans la mise en œuvre de mécanismes de tarification du carbone. La Corée du Sud a mis en place son système national d’échange de quotas d’émission en 2015, devenant le premier pays asiatique à le faire. La Nouvelle-Zélande a introduit son ETS en 2008; il couvre des secteurs tels que la foresterie, l’agriculture et l’énergie, visant à réduire les émissions à partir de multiples sources. En Amérique du Sud, le Chili est devenu le premier pays à introduire une taxe carbone nationale en 2017, ciblant des sources fixes à grande échelle comme les centrales électriques et les installations industrielles. De même, le Mexique a mis en œuvre une taxe sur le carbone en 2014, appliquée aux combustibles fossiles en fonction de leur contenu en carbone, et en 2020, il a introduit un système pilote d’échange de quotas pour les secteurs électriques et industriels. La Chine a lancé son marché national du carbone en 2021, se concentrant initialement sur le secteur de l’électricité mais prévoyant de s’étendre à d’autres industries avec le temps. En tant que plus grand marché carbone mondial par les émissions couvertes, la Chine joue un rôle clé dans la tarification du carbone à l’échelle mondiale.
La tarification du carbone demeure l’un des outils les plus efficaces pour réduire les émissions, mais son succès dépend d’une conception politique soignée, d’un engagement politique fort et du soutien du public. Il faut parvenir à un consensus sur ce à quoi doit ressembler ce système de tarification, afin de justifier les dommages causés par les émissions et d’éviter de provoquer des bouleversements chez les populations. L’expérience variée, ou ce que l’on peut appeler des essais et erreurs, contribuant à l’héritage de la tarification du carbone dans différentes parties du monde montre à quel point il est important de prendre en compte les préoccupations économiques et sociales pour assurer sa viabilité à long terme.
Alors que le changement climatique continue de s’accélérer, la tarification du carbone jouera un rôle crucial dans les efforts mondiaux visant à passer à une économie à faible émission de carbone. Les décideurs doivent tirer les leçons des réussites et des échecs passés pour créer des systèmes de tarification du carbone résilients et équitables qui impulsent un progrès durable.