« Alors que la NDC (Contribution Déterminée au niveau National) du Kenya affiche une volonté d’inclusion, elle laisse toutefois de nombreux points clés en matière de justice sociale de côté », arguent Abigael Kima et Jaël Poelen, membres du programme Voices for Just Climate Action de Hivos.
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Avec sa dernière version de la NDC 3.0, le Kenya cherche à se positionner comme un leader dans la lutte contre le changement climatique, en se fixant des objectifs ambitieux pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 35 % d’ici 2035, tout en bâtissant une économie verte et résiliente.
À première vue, ces engagements peuvent sembler motivants, surtout pour un pays responsable d’à peine 0,16 % des émissions mondiales. Cependant, ambition et action ne sont pas synonymes de justice. Et pour les communautés en première ligne face aux impacts climatiques, la véritable question ne concerne pas seulement la grandeur de cette ambition, mais surtout pour qui ce courage est affiché.
Les NDC occupent une place centrale dans le cadre de l’Accord de Paris, ce pacte mondial qui impose à chaque pays de faire sa part pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Chaque mise à jour des NDC doit viser à renforcer cette ambition et à établir une feuille de route pour l’action climatique nationale jusqu’en 2035, en cohérence avec les objectifs globaux. La dernière version du Kenya s’inscrit parfaitement dans cette logique… sur le papier.
Ce nouveau plan décrit une perspective de réduction des émissions et d’investissement accru dans la résilience climatique. Il est présenté à la fois comme une stratégie pour agir contre le changement climatique et comme un outil national d’investissement, destiné à encourager la durabilité et la prospérité. Le document est également aligné avec les cadres mondiaux, comme l’Accord de Paris et son Objectif Global d’Adaptation (GGA), indiquant ainsi la volonté du Kenya de jouer un rôle de leader en diplomatie climatique.
Mais derrière cet affichage de force, se pose une question gênante : cette promesse de résilience et de croissance verte, fondée en partie sur des réformes énergétiques, peut-elle véritablement bénéficier aux populations les plus vulnérables, comme les petits exploitants agricoles, les communautés hors réseau électrique ou encore les femmes vivant dans les régions arides, sans une base solide en matière de justice ?
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Les effets sur les communautés en première ligne
Pour comprendre la justice climatique, il faut dépasser la simple réduction des émissions, car il s’agit aussi de faire preuve d’équité. Cela implique de reconnaître que la charge du changement climatique est inégalement répartie, d’apprécier la diversité des besoins des communautés affectées, et de leur garantir la possibilité de participer réellement à la formation des politiques qui façonnent leur avenir. Il s’agit aussi de distribuer les ressources de façon non seulement efficiente, mais surtout équitable, afin que les populations les plus vulnérables ne soient pas laissées de côté.
Malgré les efforts du Kenya pour se montrer inclusif dans sa NDC, plusieurs enjeux cruciaux en matière de justice sociale ne sont pas abordés.
Tout d’abord, la répartition des ressources et des services, notamment l’énergie, reste inégale dans le pays. Simplement élargir l’accès à l’énergie ne suffit pas. La question de l’énergie doit être comprise dans une optique d’utilité réelle : pour qui est-elle destinée et dans quel but ? Pour véritablement intégrer la justice dans les réformes énergétiques, la NDC doit prendre en compte la réalité de la pauvreté énergétique dans les communautés locales. Cela implique non seulement d’assurer la fourniture d’énergie, mais aussi d’encourager une utilisation productive, permettant aux communautés de tirer parti de cette énergie pour renforcer leur résilience économique. Une approche juste de l’énergie exigerait donc d’aller au-delà d’une simple fourniture pour inclure des aspects d’abordabilité, de facilité d’utilisation et de bénéfices à long terme pour les populations locales.
Ensuite, la question du financement soulève aussi des préoccupations. Bien que la NDC repose sur le principe de responsabilités communes mais différenciées, conformément à l’Article 9 de l’Accord de Paris, elle met particulièrement l’accent sur l’implication du secteur privé via la mobilisation de capitaux privés, sous prétexte de stimuler l’investissement privé. Si la finance privée est incontournable dans le contexte des investissements verts, cette stratégie comporte aussi des risques pour la justice climatique, notamment pour les communautés vulnérables. Sans de solides cadres réglementaires, le recours au financement privé peut détourner l’objectif de l’intérêt public et accentuer les inégalités, en favorisant souvent les intérêts des investisseurs plutôt que ceux des populations les plus exposées.
Le Kenya doit donc trouver un équilibre subtil : encourager les investissements privés tout en s’assurant qu’ils respectent les principes de justice et qu’ils ne mettent pas en péril l’architecture de financement climatique établie par l’Accord de Paris.
Enfin, la participation réelle des populations est essentielle. La justice climatique consiste à permettre à tous de participer activement à l’élaboration des politiques environnementales qui impactent leur vie. Cela passe par une répartition équitable des biens, le droit à mener une vie saine et la protection des plus vulnérables face aux risques climatiques. Si la NDC évoque une stratégie « globale » de la part de tous les acteurs — gouvernement, communauté —, le processus qui a mené à sa rédaction semble avoir suivi une approche descendante, sans véritable implication des populations concernées.
Il est crucial que la participation commence dès la phase de conception des politiques, et ne se limite pas à leur simple mise en œuvre. Faute de cela, le sentiment d’appropriation communautaire s’affaiblit, ce qui limite aussi le succès et l’équité de la mise en œuvre.
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Que faut-il prévoir pour 2031 ?
Le plan climatique du Kenya affiche une ambition certaine, avec des aspects louables comme l’attention portée à l’égalité des genres, à l’adaptation ou encore à la compensation des pertes et dégâts. Cependant, pour que cette vision soit réellement une feuille de route juste, à réaliser dans les six prochaines années, trois changements majeurs doivent être opérés :
1. Placer les besoins des communautés au cœur des politiques énergétiques, en privilégiant en particulier l’usage productif local.
2. Réglementer et encadrer les investissements privés pour qu’ils soient orientés vers une justice sociale, et pas seulement vers des dynamiques de marché.
3. Instaurer une gouvernance participative, depuis la conception des politiques jusqu’à leur application, impliquant réellement les populations concernées.
La prochaine étape de la NDC doit lutter autant pour la justice que pour la réduction des émissions. Le Kenya a déjà montré qu’une ambition climatique pouvait venir de la majorité mondiale. Il a désormais l’opportunité de prouver que la justice climatique peut également être une réalité. La véritable question ne se limite pas à savoir si l’on doit continuer à faire baisser les émissions ; il s’agit surtout de bâtir un avenir où chaque Kenyan aura une place, une voix, dans la solution climatique.
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Abigael Kima est une militante engagée pour la justice climatique au Kenya, chargée de projet chez Hivos dans le cadre du programme Voices for Just Climate Action, et animatrice du podcast Hali Hewa, qui traite des enjeux climatiques en Afrique.
Jaël Poelen est la responsable mondiale de la plaidoyer et de la communication chez Hivos pour le même programme, qui vise à amplifier les voix des populations et des communautés les plus affectées par le changement climatique.