Lutte d’une Communauté dirigée par des Femmes pour le Climat et la Résilience Communautaire dans le Nord du Kenya

Les Chui Mamas : une mission pour autonomiser les femmes et améliorer leur qualité de vie

Les Chui Mamas s’engagent à donner aux femmes les moyens d’atteindre les normes de vie les plus élevées possibles grâce à des activités génératrices de revenus.

Nous avons parcouru plusieurs heures sur les routes poussiéreuses, en direction du parc national de Meru jusqu’à la réserve de Loisaba. Conscients que le terrain difficile rendrait le voyage long, nous savions aussi qu’il en valait la peine à chaque kilomètre. À notre arrivée au campement en tentes de Loisaba, nous avons été accueillis par Dalmas Malcom Lemaiyan, un guerrier masaï dont la présence imposante et l’enthousiasme contagieux pour la nature nous ont immédiatement marqué. Malgrés notre fatigue et la poussière qui recouvrait nos corps et nos affaires, son invitation à explorer sans attendre a été irrésistible.

Sous la guidance de Dalmas, la nature s’est dévoilée devant nous : des lions reposant à l’ombre des arbres, des éléphants au loin, et des girafes traversant notre chemin si fréquemment que nous avons fini par perdre le compte. Finalement, nous nous sommes mis à dire : « Encore une zèbre », avec un sourire amusé. Rapidement, nous sommes tombés sous le charme profond de cette région de l’Afrique de l’Est. Notre prochaine étape, cependant, n’était pas liée à la faune sauvage. Nous étions ici pour rencontrer des femmes qui redéfinissent le leadership communautaire et l’indépendance dans cette région du Kenya.

Une collaboration pour l’autonomisation des femmes

Les partenaires, tels que la collection Elewana, la réserve de Loisaba et l’alliance du zoo de San Diego pour la faune sauvage, collaborent avec un groupe d’aide mutuelle dans le comté de Laikipia, appelé les Chui Mamas. Leur mission est claire : donner aux femmes les moyens d’atteindre “les plus hauts standards de vie possibles via des activités qui génèrent des revenus”. Ces femmes issues des tribus Samburu et Ndorobo, appartenant aux communautés Maa, ont invité nos interlocuteurs dans leur univers pour partager le nouveau chapitre des droits des femmes et de l’égalité des chances dans un pays qui a encore beaucoup à progresser.

Ce groupe a construit avec leurs partenaires un centre communautaire qui est à la fois le lieu de leurs initiatives et un symbole d’évolution. Ces femmes ont pris pour la première fois dans leur vie des rôles de leadership. Même le nom qu’elles ont choisi, « Chui », qui signifie léopard en swahili, en dit long : elles sont fortes, audacieuses, déterminées, semblables à ce félin en chasse. Engagées à préserver leur héritage tout en embrassant la liberté moderne, ces femmes ont consacré leur vie à la cause.

Les défis persistants malgré la beauté du pays

Mais la beauté du Kenya ne doit pas masquer les nombreux défis que rencontrent ses communautés. La pratique de l’excision féminine continue malgré la résistance croissante contre elle. L’accès à l’éducation pour les jeunes filles reste limité. Sur le plan économique, de nombreux obstacles liés à des systèmes traditionnels empêchent encore beaucoup de femmes de sortir de la pauvreté, malgré les progrès réalisés ailleurs dans le monde. Pourtant, les Chui Mamas redéfinissent la donne, en créant des opportunités pour que les femmes et les jeunes filles puissent surmonter ces obstacles enracinés dans la société.


Une Chui Mama dans le comté de Laikipia, au Kenya.

Lorsqu’on se rend à leur centre communautaire, on rencontre trois membres pour commencer – parmi plus de 60 femmes impliquées dans le collectif. Arborant des colliers en perles sophistiqués, fabriqués à la main, qui révèlent leur artisanat et leur fierté culturelle, leur énergie est absolument communicative. Leur communication passe par des éclats de rire, des gestes expressifs, et parfois des traductions, mais la profondeur de leur parcours et leur résilience est impressionnante.

Leur objectif est d’utiliser leurs compétences pour construire une vie meilleure. Travail à la main, fabrication de savon, couture, pâtisserie, apiculture, jardinage, agriculture : toutes ces activités sont des sources de revenus et des outils pour leur autonomie et leur dignité. Leurs récits de faim, de pauvreté et de sécheresse – conditions aggravées par le changement climatique – sont saisissants. Mais elles veulent que l’on comprenne que leur histoire n’est pas celle de la détresse. C’est une histoire d’ingéniosité et d’espoir.


Un nouveau centre s’apprête à accueillir les Chui Mamas au Kenya, pour gérer leurs activités.

Une agriculture régénérative pour faire face aux défis environnementaux et économiques

Pour lutter contre les enjeux environnementaux et économiques, les Chui Mamas ont adopté l’agriculture régénérative comme pilier de leurs actions. Elles nous ont montré leurs rangées de tomates, d’oignons, de courges, de tournesols, de chou kale, de pois d’angole, de bananes, de choux, ainsi que des arbres fruitiers. Tout est planté et récolté avec soin et intention. La rotation des cultures, la conservation de l’eau et la plantation en compagnonnage leur permettent de rester à la fois écologiquement responsables et productives. Les tournesols, par exemple, servent à la lutte naturelle contre les nuisibles, et le paillage aide à retenir l’humidité dans le sol aride. Rien n’est laissé au hasard : le compost issu des déchets de cuisine et du jardin améliore la santé du sol et assure un système auto-entretenu.

Cependant, la pénurie d’eau demeure une menace majeure. Les précipitations imprévisibles compliquent l’agriculture, nécessitant une adaptation constante. Couvrir les cultures avec du foin pour limiter l’évaporation, appliquer des méthodes de compostage ou envisager de futures systèmes de récupération d’eau de pluie sont autant de solutions concrètes, simples mais efficaces, conçues pour durer. Pour les Mamas, il s’agit avant tout d’établir une résilience face au changement climatique, en partant du sol.

Un centre communautaire, pivot de leurs efforts

Ce centre communautaire est l’espace où se rassemblent leurs efforts : un lieu de rencontre, de travail et d’ambitions. Avec l’ouverture prochaine de points de vente cette année, chaque femme disposera bientôt d’un espace dédié pour exposer ses créations, générer des revenus et prendre en main son avenir. Dans cette région où marginalisation, tabous culturels et violences basées sur le genre ont longtemps façonné la vie des femmes, ces boutiques symbolisent la liberté et la possibilité de changement.


Une Chui Mama au Kenya.

Malgré l’afflux croissant de touristes dans la région de Laikipia, la répartition des bénéfices reste inégale. Les lodges de luxe pullulent dans la région, mais l’injustice sociale y demeure. Et cette disparité touche surtout les femmes. Les Chui Mamas veulent changer cette réalité. Elles reconstruisent le système, imaginant une Afrique basée sur des opportunités plutôt que sur la charité. Leur objectif est de vendre à la fois à leur communauté et aux touristes, leur offrant un aperçu de leur culture et de leur force.

Un combat contre les inégalités et pour l’avenir

En s’engageant dans ces initiatives, les Chui Mamas s’attaquent à des problèmes structurels souvent ignorés. Beaucoup d’elles sont mères célibataires, veuves ou ont été exclues de la société après des circonstances difficiles – comme élever un enfant en situation de handicap. Ces femmes se retrouvent fréquemment sans terre, sans bétail, ni sources de revenus fiables. Leur vulnérabilité impacte chaque aspect de leur vie, de la nourriture pour leurs enfants à l’accès aux soins ou à l’éducation. Pourtant, ici, elles ont trouvé une communauté et surtout, une manière d’avancer.


Rencontre avec la communauté locale dans le comté de Laikipia, au Kenya.

La santé est aussi une problématique importante. Des conditions telles que le fistule obstétrical suite à des accouchements non assistés ou des problèmes oculaires dus à la cuisson dans la fumée des feux intérieurs touchent souvent ces populations. Les Chui Mamas offrent un accès aux soins, un soutien pour les besoins fondamentaux, ainsi que des programmes d’alphabétisation. Elles distribuent également des équipements essentiels, comme des fauteuils roulants ou des matériaux pour la toiture, tout en créant un espace universel où les femmes peuvent recevoir du soutien, échapper à la violence ou apprendre des compétences pour retrouver leur autonomie.

Une vision à long terme pour un changement durable

Ce mouvement, expliquent-elles, ne se limite pas à leur génération présente. Elles posent les bases de solutions durables pour celles à venir. Parmi leurs projets, figurent des centres de secours pour les jeunes filles échappant à des mariages précoces, ainsi que des programmes pour les enfants ayant des besoins spéciaux, afin de garantir un avenir meilleur. Pour ces femmes influentes, il ne suffit pas de simplement réagir à l’instant présent ; il faut aussi créer des conditions favorables pour que la génération suivante puisse se construire un avenir meilleur.

La richesse du Kenya : au-delà de la faune sauvage

Le Kenya est célèbre pour sa beauté naturelle, qui attire des voyageurs du monde entier. Mais cette beauté ne se limite pas à ses animaux sauvages. Elle réside aussi dans ses habitants. La conservation ne consiste pas seulement à protéger la faune, mais aussi à soutenir et à valoriser les communautés qui vivent dans ces régions. En effet, si les populations peinent à satisfaire leurs besoins fondamentaux tels que la nourriture, la santé ou la sécurité, il leur sera difficile de prendre soin du patrimoine naturel. La véritable conservation passe donc aussi par l’émancipation des communautés locales.

Laikipia devient ainsi un exemple concret de ce que l’équité sociale et la résilience climatique peuvent exemplifier quand elles sont pilotées par ses propres habitants. Les Chui Mamas nous ont montré que ne pas attendre passivement le changement est une action puissante. Elles ont prouvé que lorsque les femmes s’élèvent, ce sont leurs communautés qui trouvent leur stabilité. Quand la tradition rencontre l’innovation, le progrès s’impose. Et lorsque des voyageurs arrivent avec curiosité et bienveillance, le tourisme devient bien plus qu’une simple transactionalité : il devient une partie de la solution.

Pour que cela devienne une réalité, il faut d’abord reconnaître que la résilience a plusieurs visages, noms et une mission commune. Une mission déjà en pleine action, portée par ces femmes engagées et déterminées.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.