Marécages tropicaux, une région chaude, humide, acide et dangereuse – leur étude est ardue, mais leur compréhension pourrait être essentielle pour exploiter leur potentiel en tant que puits de carbone mondial
Les zones de tourbière couvrent une superficie impressionnante de 3,7 millions de kilomètres carrés et représentent l’un des systèmes d’absorption de carbone les plus efficaces au monde. Sur cette vaste étendue, environ 3 millions de kilomètres carrés de tourbière encore à l’état quasi naturel captent chaque année environ 0,37 gigatonne de dioxyde de carbone (CO2). En revanche, les tourbières endommagées constituent une source majeure d’émissions de gaz à effet de serre, responsables de près de 5 % des émissions mondiales anthropiques de CO2.
Malgré leur rôle crucial, les tourbières tropicales ne reçoivent que peu d’attention dans les discussions environnementales et scientifiques. Elles sont souvent reléguées au second plan face à d’autres écosystèmes forestiers ou humides. Pourtant, leur importance ne doit en aucun cas être sous-estimée.
Le carbone contenu dans la tourbe tropicale est relativement moindre par unité de volume, mais la quantité totale stockée par kilomètre carré peut atteindre des niveaux très élevés. Cela s’explique par la profondeur à laquelle s’étend cette tourbe dans les régions tropicales, pouvant atteindre 10 ou même 20 mètres (33 à 66 pieds), contrairement à la tourbe tempérée ou boréale qui ne dépasse généralement pas 1 à 5 mètres. En conséquence, même si ces zones ne représentent qu’une fraction de la superficie totale des tourbières dans le monde, elles accumulent une quantité de carbone comprise entre 50 et 88 gigatonnes, ce qui équivaut à une décennie de production totale des États-Unis.
Les tourbières tropicales jouent également un rôle essentiel pour les populations locales qui y vivent, car elles soutiennent des moyens de subsistance et facilitent la biodiversité. On y trouve notamment des espèces rares telles que la plante carnivore appelée « plante-the-urne » ou « pitcher plant », qui prospère dans ces habitats très particuliers.
Cependant, la menace qui plane sur ces tourbières tropicales est de plus en plus grande. La mise en drainage pour faire place à des cultures pérennes, notamment les plantations d’huile de palme ou d’arbres à pâte à papier, met en péril ces écosystèmes précieux. Comme l’a expliqué un expert, « alors que l’on draguait la tourbe en Europe depuis 200 ou 300 ans, en Asie du Sud-Est, cette pratique ne date que d’une cinquantaine d’années. »
Une restauration complète de ces habitats est aujourd’hui irréalisable à court ou moyen terme. « On ne peut jamais rendre une tourbière endommagée à son état initial, comme si elle était vierge », a affirmé l’expert.
En Indonésie, environ deux millions d’hectares de tourbières restent sous gestion non contrôlée. Ces zones sont souvent exploitées de façon destructrice, par défrichage pour la coupe de bois ou pour l’agriculture, notamment la culture du sago. « Les populations ouvrent la forêt sans comprendre que c’est du sol de tourbière », précise l’intervenante.
La particularité de la tourbe réside dans sa forte teneur en matière organique, ce qui rend le sol très inflammable une fois drainé et séché. La combustion de la tourbe provoque non seulement d’importantes émissions de gaz à effet de serre, mais aussi la formation d’un épais smog. Par exemple, en 2015, des incendies dans les forêts de tourbières en Indonésie ont libéré près de 16 millions de tonnes de CO2 en une seule journée, ce qui équivaut à plus d’un millier de centrales à charbon. En 1997, un projet de riz à grande échelle sur un million d’hectares a provoqué une catastrophe écologique majeure dans le Kalimantan, en générant l’un des plus importants incendies de tourbière de l’histoire. Cette catastrophe a créé un brouillard toxique dans toute l’Asie du Sud-Est et a produit des émissions équivalentes entre 13 et 40 % des émissions globales annuelles de CO2 issues de la combustion de combustibles fossiles.

Les difficultés pratiques à explorer ces forêts de tourbières tropicales sont considérables, ce qui limite la connaissance que l’on en a par rapport aux écosystèmes boréaux ou tempérés. Ces habitats sont difficiles d’accès, surtout que les terrains sont souvent mouillés, poreux, et irréguliers, parcourus de racines d’arbres et de massifs végétaux, nécessitant des efforts physiques intenses pour s’y rendre.
La chaleur extrême, dépassant souvent 40°C dans ces zones à la canopée souvent dense, favorise aussi des maladies de la peau dues à l’acidité élevée de la tourbe. De plus, la faible densité de la matière organique dans ces sols rend leur traversée plus risquée. « En Europe, on peut voir une vache marcher sur la tourbe. Ici, cela ne pourrait même pas supporter un pied humain à cause de la porosité élevée », explique l’experte.
« La tourbière tropicale souffre du syndrome de Cendrillon – inconnue, donc peu aimée. »
Alors que le sujet de la tourbe est souvent évoqué lors des conférences climatiques comme la COP, peu de fonds sont consacrés à la recherche ou à la réhabilitation de ces régions. Bien que les forêts de tourbières tropicales aient fait l’objet d’une exploitation intensive, notamment pour leur bois précieux, il reste encore peu d’informations sur les effets à long terme de cette exploitation sur la régénération de la flore dans ces zones.
L’Institut de Recherche sur la Tourbe Tropicale de Sarawak s’efforce d’apporter des réponses à ces défis en menant des études sur la mesure des flux de gaz à effet de serre, la décomposition de la tourbe, ainsi que sur l’impact de l’azote sur la diversité microbienne et les émissions de gaz à effet de serre.
Les efforts pour la réhabilitation se concentrent désormais sur la préservation de la capacité de séquestration du carbone, la protection de la biodiversité, ainsi que la sauvegarde des autres services fournis par ces écosystèmes. La prévention des incendies de tourbière reste une priorité essentielle. Parmi les solutions novatrices envisagées, le palmier à sago, qui peut produire un rendement économique comme cultures amylacées sans endommager la tourbière, suscite un vif intérêt. Contrairement à le riz, qui nécessite un drainage intensif et une modification des sols, le sago prospère dans des habitats acides, souvent inondés et pauvres en nutriments, avec un minimum d’intervention humaine.
Le rêve de l’experte concerne la protection de ces zones : « Il faut les préserver, ne pas les défricher davantage, accroître la productivité des terres déjà exploitées et surtout faire prendre conscience de leur importance. Il faut que tout le monde s’engage à protéger cette région. »