Pour une approche de conservation fondée sur le territoire

Les îles sont bien plus que des laboratoires écologiques; elles constituent aussi des pôles socioculturels qui abritent plus d’un quart des langues humaines du monde. Pour être efficaces, les efforts de conservation doivent s’orienter vers une approche « basée sur le lieu » qui respecte le lien unique et indissociable entre les communautés insulaires et les environnements qu’elles préservent.

En écologie, les îles ont longtemps été considérées comme des laboratoires naturels idéaux en raison de leurs caractéristiques distinctives. Parmi elles : leur isolement géographique, leur capacité à se reproduire et, surtout, leur niveau de biodiversité disproportionné. En effet, alors qu’elles ne représentent que 5,3 % de la superficie terrestre, les îles hébergent environ 20 % des espèces terrestres.

Mais au-delà de leurs caractéristiques écologiques, les îles sont aussi des laboratoires socio‑culturels, accueillant 27 % des langues humaines et une grande diversité de cultures et de pratiques.

Interactions Humain-Nature

Lorsque l’on pense aux îles, une nouvelle compréhension sociologique des liens entre l’homme et la nature émerge. Cette relation humain‑nature trouve sa racine dans ce que nous appelons le lieu, par opposition à l’espace. En conception spatiale, le terme « lieu » se distingue des frontières géographiques objectives comprises comme espace. Cette distinction met en lumière une caractéristique essentielle de notre humanité : à travers notre interaction avec un environnement, nous donnons du sens et nous façonnons l’interprétation métaphysique de cet espace physique.

Comprendre comment un environnement naturel est façonné par son contexte socioculturel est au cœur des pratiques de conservation basées sur le lieu. La conservation fondée sur le lieu consiste à adapter les pratiques de protection de la nature au contexte social, culturel et économique local. Il s’agit de comprendre les liens des communautés locales avec la terre, leurs moyens de subsistance, leurs contraintes économiques, leurs pratiques culturelles ainsi que l’histoire des humains qui ont façonné ce territoire. Les ignorer conduirait à l’échec des efforts de conservation.

Les communautés sont en effet moins susceptibles de s’engager dans des pratiques imposées si elles vont à l’encontre de traditions séculaires ou de pratiques économiques. Placer les pratiques de conservation au centre des communautés locales est non seulement crucial pour le succès de la conservation, mais rappelle aussi que protéger la nature peut être une pratique socio‑ culturelle intrinsèquement liée à notre humanité, en travaillant avec notre humanité plutôt que contre elle.

Des recherches croissantes sur les pratiques de conservation soutiennent un virage loin d’une approche centrée sur l’écologie pour le suivi du succès des actions de conservation. L’accent doit être mis sur la manière dont les efforts de conservation impactent la société, ainsi que la nature.

: Caractéristiques socio‑culturelles distinctes pour un environnement géophysique distinct

L’éloignement des îles et leur besoin d’autonomie créent un cadre d’identité insulaire fort, un sentiment d’appartenance aux espaces géophysiques des habitants. Relié à ce sentiment d’appartenance territoriale, les insulaires ont aussi manifesté à diverses occasions une forte volonté d’indépendance politique ou d’autonomie gouvernementale.

Vivre sur des îles impacte le bien‑être des populations, pour le meilleur comme pour le pire. Positivement, les habitants ressentent généralement un esprit de solidarité et de sécurité. Toutefois, le sentiment d’isolement est souvent partagé par les habitants des îles. Cette isolement pousse fréquemment les jeunes à quitter les îles. Les îles connaissent aussi des difficultés économiques, notamment en raison de leur faible taille et de leur éloignement par rapport au continent.

Dans l’ensemble, ce sont ces caractéristiques socio‑culturelles que les conservateurs devraient explorer lorsqu’ils conçoivent des interventions de conservation de la nature sur les îles.

Les études montrent que les communautés insulaires sont souvent plus fortement connectées aux ressources naturelles qui les entourent, d’abord en raison de leur dépendance vis‑à‑vis des ressources naturelles limitées appartenant aux insulaires. Les pratiques locales impliquent souvent une exploitation à petite échelle des ressources naturelles à des fins économiques, comme la pêche ou l’agriculture. Ces activités se déroulent dans un contexte plus large où la nature est fortement présente, des phénomènes climatiques importants à la présence marquée de la mer.

La tentative de définir l’« islandness » peut conduire à d’énormes généralisations. La recherche tend à révéler des expériences communes observées au sein des communautés insulaires du monde entier. Mais chaque île possède sa propre expérience socio‑culturelle unique, ainsi que son histoire économique et politique, ce qui exige des approches de conservation ancrées dans la compréhension du contexte local unique.

Au‑delà du Green Grabbing : pourquoi les insulaires doivent diriger la conservation

Le fort sentiment d’identité éprouvé par les communautés insulaires suggère qu’elles devraient être les seules autorités dirigeant leurs pratiques de conservation de la nature. Malheureusement, il arrive souvent que de grandes entreprises et des gouvernements imposent leurs projets de conservation dans ces territoires en raison de leur biodiversité riche et de leur importance stratégique pour les efforts de conservation. Pourtant une telle dynamique ressemble au green grabbing, une forme de colonialisme dissimulée derrière des pratiques de conservation de la nature.

Le green grabbing se réfère à l’appropriation des terres et des ressources dans un but environnemental. Avec la propriété des terres viennent les droits, le contrôle et le pouvoir. Souvent, lorsque des terres sont achetées aux plus pauvres, le pouvoir leur est aussi retiré.

Les pratiques de green grabbing puisent leur énergie dans l’élan des États riches à compenser leur impact environnemental négatif et à justifier des pratiques non durables, en agissant comme des « sauveurs » dans des pays où la nature est encore relativement intacte. Le risque le plus élevé de telles pratiques délocalisées est l’exclusion et même une marginalisation accrue des communautés au nom de la conservation biologique, ainsi que la perte des pratiques séculaires en raison d’une gestion environnementale imposée.

Seuls les insulaires connaissent mieux leur île. Les flux financiers destinés à la conservation des îles doivent donc être dirigés vers des organisations locales et mis en œuvre par la co‑gestion et des pratiques participatives. Les pratiques devraient impliquer les communautés dès le début, être conçues par des processus de décision démocratiques et donner aux insulaires la titularité du projet de conservation.

Ceci devient d’autant plus urgent à mesure que le changement climatique accroît la vulnérabilité des îles. D’un point de vue écologique, leur isolement signifie qu’elles présentent un grand potentiel de perte d’espèces, conjugué à une plus grande sensibilité aux espèces invasives. Socialement, les communautés font face à la montée des niveaux de la mer et à des événements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents et intenses.

Le cas de l’île de Barra

Pour comprendre pourquoi la conservation fondée sur le lieu est une pratique nécessaire, on peut examiner le cas de Barra, île écossaise située dans les Hébrides extérieures, où la pratique de conservation a échoué. En 2009, l’île a été retenue comme candidate à la désignation d’aire d’importance communautaire dans le cadre de la directive habitats de l’Union européenne. La proposition a été fortement contestée et les communautés locales se sont opposées à celle‑ci pendant plus de 13 ans, percevant cela comme une imposition par des autorités externes.

Pour comprendre la réception négative des pratiques de gestion environnementale, il faut saisir l’histoire du conflit autour de la conservation foncière dans la région. Dans le cas de Barra, la zone protégée a été désignée par des autorités gouvernementales et de conservation externes, souvent sans consultation locale. Ces désignations ont restreint des activités essentielles à la subsistance des cranteurs, plaçant les communautés de crofting dans une position économique précaire. Cet héritage de décisions de conservation imposées demeure profondément gravé dans la mémoire locale.

Mettre en péril les moyens de subsistance des communautés ne peut être justifié, même au nom de la conservation biologique. Les désignations de zones protégées ne doivent être mises en œuvre que lorsqu’elles sont élaborées en collaboration avec les communautés locales afin d’identifier des pratiques économiques alternatives. Le cas des communautés de crofting ici est crucial.

Réflexions finales

Travailler avec les communautés locales ne favourise pas seulement leur bien‑être social et économique, mais bénéficie aussi à la nature. En effet, il est soutenu que les mouvements de propriété communautaire des terres conduisent souvent à une gestion plus durable et à une meilleure gestion des territoires. En étant les gardiens de leurs propres terres, les communautés sont plus susceptibles de respecter et de gérer durablement les ressources naturelles, au bénéfice tant de la nature que des personnes.

Les îles sont des lieux fascinants. Explorer l’impact de notre environnement physique sur notre humanité constitue un outil puissant pour comprendre comment la nature fait partie de notre culture, et non pas une entité séparée d’elle. La conservation fondée sur le lieu n’est pas seulement une pratique de gestion, mais une compréhension anthropologique et écologique holistique de la coexistence entre nature et société.


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Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.