« Le loup géant n’a pas joué de rôle dans un écosystème depuis plus de 10 000 ans. Et la planète sur laquelle il vivait autrefois est très différente de la nôtre aujourd’hui. Alors pourquoi dépenser des millions pour le faire revenir ? » écrit Kristian Teleki.
Qu’ont en commun le loup géant et le mammouth laineux ? Pour commencer, ce sont deux espèces éteintes. Ou du moins elles l’étaient.
Colossal Biosciences, l’entreprise américaine à l’origine de ces « dé-extinctions », a annoncé, plus tôt ce mois-ci, la « naissance » de trois louveteaux de loup géant. Elle affirme tenir le premier cas réussi de ramener un animal à la vie après l’extinction, et espère que le mammouth laineux suivra bientôt. Une page d’histoire en train de s’écrire, pourrait-on dire.
Cette aventure scientifique est impressionnante et, espérons-le, contribuera à faire progresser nos connaissances en génétique et dans d’autres domaines — mais ces nouvelles ne dérangent-elles pas quelque peu ?
Nous traversons actuellement notre propre épisode d’extinction massive, les espèces s’éteignant à un rythme de 100 à 1 000 fois plus rapide qu’à l’époque préhumaine. Des espèces qui jouent un rôle fondamental dans la survie de notre planète. Nos priorités ne seraient-elles pas mal alignées ?
À ce jour, Colossal a levé 435 millions de dollars pour la dé-extinction du mammouth laineux. Sa valeur totale est estimée à 10 milliards de dollars. Imaginez ce qui pourrait être accompli si cet argent était investi dans la conservation de notre planète vivante actuelle.
Chaque plante et chaque animal jouent un rôle crucial dans leur écosystème. Que ce soit une mangrove qui séquestre le carbone, une abeille qui pollinise une multitude de fleurs, ou un éléphant qui sillonnerait la forêt, dispersant des graines et façonnant le paysage.
Mais chacune de ces espèces est menacée d’une manière ou d’une autre. Et lorsque l’une d’elles disparaît, cela entraîne des répercussions sur l’ensemble de l’écosystème. Les retombées se font sentir sur d’innombrables autres plantes et animaux, sur le climat et pour nous, les humains, qui dépendons de la nature pour d’innombrables raisons, y compris notre santé, notre économie et notre bien-être.
Le loup géant n’a pas joué de rôle dans un écosystème depuis plus de 10 000 ans. Et la planète sur laquelle il vivait autrefois est très différente de la nôtre aujourd’hui. Alors pourquoi dépenser des millions pour le faire revenir ?
À tout prendre, la dé-extinction peut apparaître comme un simple théâtre d’égo collectif, un clin d’œil pour les généticiens et un bel exemple de ce que nous, humains intelligents, pouvons accomplir. Dans le pire des scénarios, il s’agit de réintroduire une espèce qui n’est sans doute pas “native” à la configuration actuelle de notre planète et pourrait causer des dégâts considérables, de manière bien palpable. Dans tous les cas, c’est une distraction immense par rapport au travail réel à mener.
Le montant nécessaire au niveau mondial pour protéger et restaurer la nature est actuellement estimé à environ 700 milliards de dollars par an. Cet argent existe, mais il ne circule pas comme il le devrait, et l’horloge tourne. La nature est en crise comme jamais auparavant et chaque année, des centaines de nouvelles espèces s’éteignent, des paysages sont déboisés et les températures mondiales continuent d’augmenter.
Verser des millions dans la dé-extinction équivaut à commencer à construire une nouvelle maison, plutôt que d’appeler les pompiers lorsque votre domicile est en feu. Nous savons qu’il existe des milliers de raisons d’investir dans la protection et la restauration de la nature. Si ce n’est pas pour l’économie, c’est pour notre survie future. Nous avons un besoin désespéré de changer les choses, en plaçant l’argent là où il est réellement nécessaire — protéger ce que nous avons encore, restaurer ce que nous avons perdu et soutenir les communautés en première ligne de la conservation avant qu’il ne soit trop tard.
Il faut se concentrer sur l’instant présent et sur l’avenir proche. Cela signifie protéger des espèces réelles, dans des lieux réels, avant qu’elles ne deviennent des mythes racontés par les générations futures et des protagonistes CGI dans le prochain Game of Thrones.
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