Motion 035 : Protection de l’intégrité de l’écosystème mésopélagique sera soumise au vote lors du Congrès mondial sur la conservation en octobre. Elle invite les pays à ne pas autoriser la pêche commerciale ni d’autres activités préjudiciables dans les grands fonds océaniques tant que nous n’aurons pas mieux compris ce milieu. Si elle est adoptée, cette motion constituerait une étape cruciale pour s’assurer que la vie dans les couches profondes de l’océan continue de prospérer et que les activités humaines dans cet espace ne se poursuivent que lorsqu’elles auront été démontrées sans risque.
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Sous les vagues, à une profondeur comprise entre 200 et 1 000 mètres, se cache l’un des écosystèmes les plus mystérieux et indispensables de la planète : la zone mésopélagique, également appelée la Zone crépusculaire océanique. Bien que plongée dans l’obscurité, cette vaste couche entoure le globe et abrite environ 90% de toute la biomasse piscicole, faisant d’elle le plus grand écosystème non exploité sur Terre.
Jusqu’à récemment, cette zone des abysses demeurait largement inconnue. Mais à mesure que la science éclaire la valeur écologique et climatique immense du mésopélagique, une nouvelle menace se profile : l’exploitation industrielle.
Des flottes de pêche se tournent vers cette zone pour l’extraction, car la demande de farine et d’huile de poisson augmente. Cette perspective, ainsi que d’autres activités potentielles, menace l’intégrité de l’écosystème mésopélagique et les services qu’il rend.
Si nous voulons réellement lutter contre le changement climatique et préserver la santé des océans, le monde doit agir dès maintenant pour protéger cet écosystème fragile et extraordinaire avant qu’il ne soit trop tard. Une prochaine votation au Congrès international pour la Conservation (UICN) représente la première étape.
Poumons de l’Océan
Bien qu’invisible depuis la surface, la zone mésopélagique n’est pas dépourvue de vie. Elle grouille de poissons biolumescents, de méduses et d’autres créatures qui semblent venir d’un autre monde, dont beaucoup restent sans nom, peu étudiées ou même encore inconnues. Ce qui rend véritablement ce territoire exceptionnel, c’est son rôle crucial dans la régulation du climat.
Chaque nuit, des milliards d’organismes mésopélagiques entreprennent la plus vaste migration animale du globe : ils montent à la surface pour se nourrir de plancton riche en carbone, puis redescendent dans les profondeurs durant le jour. Ce déplacement nocturne entraîne le transfert de quantités massives de carbone des eaux de surface vers les grandes profondeurs, où il peut être séquestré pendant des siècles à des millénaires.
On estime que les espèces mésopélagiques participent au transport de 2 à 6 gigatonnes de carbone chaque année, soit plus du double des émissions annuelles de l’ensemble des voitures du monde. Et cette estimation est prudente étant donné nos connaissances encore partielles sur la biomasse de cette région. Certains scientifiques estiment que les organismes migrateurs du mésopélagique facilitent la séquestration de plus de la moitié du carbone stocké par la pompe biologique des océans, tandis que d’autres avancent qu’ils seraient responsables de jusqu’à 90 % du stockage du carbone dans les grands fonds marins.
À mesure que la science approfondit sa compréhension de la zone mésopélagique et de ses espèces, il devient de plus en plus clair qu’elle représente l’un des stabilisateurs climatiques les plus puissants de la planète. Sans elle, la Terre pourrait être nettement plus chaude et les impacts climatiques bien plus extrêmes.
Outre le transport du carbone, les organismes mésopélagiques constituent la base des réseaux trophiques marins, servant de proie vitale à des espèces économiques et culturellement importantes comme le thon, le marlin, les requins, les cachalots et les otaries. En d’autres termes, ce qui se passe dans la zone mésopélagique répercute sur l’ensemble des écosystèmes marins et influence les communautés et les industries qui en dépendent.
De plus, il est clair qu’un grand nombre d’espèces ont évolué pour s’adapter à ce milieu profond et dynamique; toutefois, les scientifiques n’en ont encore catalogué qu’une fraction. Compte tenu des contributions de la biodiversité à la science et aux médicaments salvateurs chaque année, il s’agit d’un avantage inestimable que nous ne pouvons nous permettre de perdre.
Une nouvelle ruée vers l’or dans les profondeurs marines
Malgré sa valeur sociétale, écologique et climatique, la zone mésopélagique attire désormais les regards d’une exploitation industrielle à grande échelle. Des entreprises de pêche l’explorent comme nouvelle source de farine et d’huile de poisson (FMFO), utilisées dans l’aquaculture, l’élevage et même l’alimentation des animaux domestiques.
Actuellement, environ 30% des poissons sauvages pêchés dans le monde sont réduits en FMFO. Mais alors que les pêcheries vacillent sous la pression climatique et la surpêche, l’attention se porte sur des espèces mésopélagiques plus profondes et plus abondantes. Pour l’industrie, c’est une opportunité d’affaires; pour la planète, un pari risqué.
Nous avons encore beaucoup à apprendre – et nous devons apprendre vite
Il convient de souligner que nos connaissances sur la zone mésopélagique restent alarmamment limitées. Nous ignorons combien d’espèces y vivent, leur espérance de vie, leurs modes de reproduction ou leur résilience face aux perturbations. Nous ignorons à quelle vitesse ces écosystèmes se rétablissent après des perturbations, ou s’ils peuvent se rétablir du tout.
Contrairement à d’autres pêcheries mieux connues, il n’existe pas de données de référence, pas de quotas de récolte et aucun cadre de gestion. C’est littéralement une boîte noire scientifique. Bien qu’il puisse exister un niveau d’extraction durable, nous ignorons quels pourraient être ces niveaux et comment les gains économiques se comparent aux dommages que l’exploitation pourrait infliger. Des recherches sont en cours sur ce sujet, mais nous avons besoin de davantage de données avant de modifier ce système.
En fin de compte, nous ne pouvons pas gérer ce que nous ne mesurons pas. Pêcher sans disposer des connaissances nécessaires est un pari risqué que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre. Les enjeux pour la santé des océans, la biodiversité et le climat mondial sont trop élevés.
Un appel mondial à l’action
Conscients de cette menace, le Marine Conservation Institute, le Environmental Defense Fund et l’Ocean Conservancy œuvrent à faire adopter une motion par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui instaurerait une approche de précaution face à une éventuelle exploitation mésopélagique et stimulerait les recherches nécessaires pour répondre à des questions clés.
Motion 035 : Protection de l’intégrité des écosystèmes mésopélagiques, sera soumis au vote lors du World Conservation Congress en octobre. Elle invite les nations à ne pas autoriser la pêche commerciale ou d’autres activités nocives dans le mésopélagique tant que nous n’en saurons pas davantage. Si cette motion est adoptée, elle constituerait une étape cruciale pour garantir que la zone mésopélagique continue à prospérer et que l’activité humaine dans cet espace ne se fasse que lorsque son absence d’impact négatif aura été démontrée.
Il ne s’agit pas de stopper toute activité humaine dans les océans – il s’agit d’agir de manière responsable et de reconnaître que l’océan, et particulièrement la zone mésopélagique, est bien plus qu’une ressource ; il est un système de soutien à la vie pour nous et pour notre planète.
La zone mésopélagique demeure l’une des dernières frontières véritablement intactes de la Terre. Une fois perdue, nous ne savons pas ce qui se passera et nous n’avons aucune garantie de pouvoir la restaurer.
Nous disposons d’une fenêtre d’opportunité étroite pour faire le bon choix. La zone mésopélagique nous a servi, ainsi que notre planète, en silence pendant des millénaires. Il est désormais temps de la défendre.
Ce que vous pouvez faire
Si vous êtes un défenseur des océans :
- Partagez l’importance de la Motion 035 et de la zone mésopélagique.
- Amplifiez le message sur les réseaux sociaux et auprès de vos réseaux.
- Encouragez les membres de l’UICN à voter « Oui ».
Si vous êtes un membre de l’UICN :
- Lisez, commentez et votez en faveur de la motion.
- Incitez les autres à protéger cet écosystème extraordinaire et essentiel.
Sylvie Alexander (Stagiaire en Carbonne bleue à l’Environmental Defense Fund), Kristin Kleisner (Scientifique principale et vice-présidente adjointe, Ocean Science, Environmental Defense Fund), Dr. Lance Morgan (biologiste marin et président du Marine Conservation Institute), Chris Dorsett (Vice-président, Conservation, Ocean Conservancy) et Kristina Gjerde (Conseillère principale pour les Hautes Mers du Programme Global Marine et Polaire de l’IUCN).