Les hautes mers – les vastes eaux situées au-delà de toute juridiction nationale – couvrent près des deux tiers de notre planète. Elles abritent certains des écosystèmes les plus mystérieux et vitaux de la Terre, des baleines migratrices aux coraux des grands fonds, et jouent un rôle crucial dans la régulation du climat mondial en absorbant le carbone et la chaleur. Pourtant, malgré leur importance, elles restent largement non protégées, vulnérables à la surpêche, à l’exploitation minière en eaux profondes, à la pollution plastique et aux impacts croissants du changement climatique.
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Contrairement aux eaux côtières, qui relèvent du contrôle national, les hautes mers englobent toutes les zones océaniques situées au-delà des zones économiques exclusives (ZEE) de 200 milles nautiques de n’importe quel pays.
Ces eaux éloignées jouent un rôle clé dans le maintien de la santé planétaire. Elles soutiennent des pôles de biodiversité, fournissent des pêches critiques pour des millions de personnes et stockent le carbone qui, autrement, accélérerait le changement climatique. En bref, les hautes mers constituent une bouée de sauvetage pour les écosystèmes marins et pour les sociétés humaines.
Pourquoi les hautes mers comptent
Les hautes mers sont souvent décrites comme le « cœur bleu » de notre planète. Elles constituent un moteur majeur du système qui soutient la vie sur Terre. Ces eaux abritent aussi des écosystèmes uniques tels que les évents hydrothermalement – où la vie peut prospérer sans lumière du soleil – et d’immenses couloirs migratoires pour les baleines, les thons, les requins et les oiseaux marins.
Les pêches pratiquées en haute mer fournissent également une part significative des fruits de mer mondiaux, nourrissant des milliards de personnes et soutenant les économies mondiales. Une étude publiée en 2018 dans Science Advances a montré que près de la moitié de la pêche en haute mer serait économiquement non rentable sans d’importantes subventions publiques, ce qui met en évidence à quel point ces industries dépendent de la politique et de la gouvernance.
Pourtant, il ne s’agit pas uniquement de poissons. Des scientifiques ont découvert des microbes dans les hautes mers présentant des propriétés susceptibles d’ouvrir la voie à des avancées médicales, y compris des traitements potentiels contre le cancer et la résistance aux antibiotiques. Les hautes mers constituent un réservoir de ressources génétiques encore inconnues, une frontière scientifique que l’humanité ne fait que commencer à explorer.
Les menaces qui pèsent sur les hautes mers
Depuis des décennies, on pensait que les hautes mers étaient trop vastes et reculées pour être menacées par l’activité humaine. Ce mythe s’est effondré, car nous savons désormais que ces eaux font face à l’une des crises écologiques les plus urgentes de la planète.
La surpêche demeure la menace la plus immédiate. Des flottes industrielles issues de pays plus riches dominent la pêche en haute mer, ciblant souvent des espèces comme le thon, les calmares et les poissons des profondeurs, qui mettent des décennies à atteindre leur maturité. Cela épuisent non seulement les populations, mais dévastent les écosystèmes en perturbant les équilibres prédateur-proie.
L’exploitation minière des grands fonds représente un danger émergent. Des entreprises et des gouvernements envisagent d’exploiter le fond marin pour des nodules polymétalliques riches en cobalt, en nickel et en éléments des terres rares utilisés dans les technologies d’énergie renouvelable. Or, les scientifiques avertissent que l’exploitation pourrait causer des dommages irréversibles à des écosystèmes fragiles qui mettent des millénaires à se former. La campagne Moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds, soutenue par des scientifiques et des États, souligne toute la méconnaissance que nous avons de ces écosystèmes avant de les détruire. Plus récemment, lors de la troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan à Nice, en France, les dirigeants mondiaux ont une fois de plus appelé à un moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds, soulignant davantage comment cette activité pourrait potentiellement détruire les hautes mers.
De plus, la pollution plastique est omniprésente dans les hautes mers. Les courants océaniques convergent en d’immenses gyres, créant des zones de déchets où les plastiques s’accumulent, se dégradent en microplastiques et s’insèrent dans les chaînes alimentaires. Des chercheurs ont trouvé des fibres plastiques dans les fosses des grands fonds et même à l’intérieur d’animaux marins dans les recoins les plus reculés de l’océan.
Le changement climatique aggrave encore ces menaces. Les hautes mers se réchauffent, deviennent plus acides et perdent de l’oxygène. Ces transformations menacent les récifs coralliens, les populations de plancton et les espèces migratrices qui dépendent de conditions précises de température et d’oxygène.
Les défis de la gouvernance : à qui appartiennent les hautes mers ?
L’un des plus grands défis pour la protection des hautes mers réside dans la gouvernance. Comme ces eaux se situent en dehors des frontières nationales, aucun pays unique n’en détient la juridiction. Elles sont plutôt régies par un patchwork d’accords internationaux, le plus important étant la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), adoptée en 1982.
Bien que la CNUDM fixe les bases juridiques de la gouvernance des océans, elle présente des limites. Elle régule principalement la navigation, les revendications territoriales et l’exploitation minière des fonds marins par l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM). Cependant, elle n’offre pas grand-chose en matière de conservation globale de la biodiversité. Les pêches sont gérées par des Organisations régionales de gestion des pêches, mais l’application est faible et varie selon les régions.
Ce vide politique a permis à des puissances et à des industries d’exploiter les ressources des hautes mers avec peu de responsabilité. Le principe de la « liberté des mers » s’est trop souvent traduit par une situations de libre-accès où les profits à court terme priment sur la durabilité à long terme.
Un tournant majeur : le Traité sur les Hautes Mers
En mars 2023, après près de deux décennies de négociations, les Nations Unies ont adopté le Traité sur les Hautes Mers, également connu sous le nom d’Accord Biodiversité au‑delà des Juridictions Nationales (BBNJ).
Le traité a le potentiel de transformer la gouvernance des hautes mers en établissant des mécanismes pour créer des aires marines protégées en haute mer, réglementer les évaluations d’impact environnemental et assurer un partage équitable des ressources génétiques marines.
S’il est pleinement ratifié et mis en œuvre, le traité pourrait aider à atteindre l’objectif mondial 30×30 — protéger 30% des océans d’ici 2030 — tel qu’énoncé lors de la Conférence sur la Biodiversité des Nations Unies en 2022. Mais des défis subsistent. Lors de la dernière Conférence des Nations Unies sur l’Océan, en juin, 18 pays ont ratifié l’accord, portant le total à 50. Une ratification par au moins 60 pays est nécessaire pour que le traité entre en vigueur, et des questions demeurent sur le financement, l’application et la volonté politique.
Cependant, le traité marque un moment historique : pour la première fois, la communauté mondiale a reconnu que les hautes mers doivent être gérées comme une responsabilité commune et non comme une ressource en libre accès.
Une étape décisive
Le sort des hautes mers est suspendu à un équilibre délicat. D’un côté, la compréhension scientifique et la coopération internationale progressent. De l’autre, l’exploitation industrielle et le changement climatique s’accélèrent plus vite que les protections ne peuvent être mises en place.
Sans actions fortes, les hautes mers pourraient devenir une tragédie des biens communs, dépouillées de biodiversité et de résilience. Pourtant, avec une gouvernance adaptée, elles pourraient rester l’une des dernières grandes frontières sauvages, soutenant à la fois l’humanité et la planète pour les générations à venir.
Les hautes mers nous rappellent une vérité profonde : l’océan n’appartient pas à une nation unique. Il appartient à nous tous – et nous sommes responsables de son avenir.