Équilibre délicat entre le patrimoine culturel et la conservation

À mesure que les efforts de réensauvagement des paysages se multiplient, une tension discrète demeure entre la préservation du patrimoine humain et la guérison des écosystèmes fragilisés.

Ayant consacré ma carrière à protéger la nature et à restaurer des écosystèmes encore intacts, je ressens parfois une légère culpabilité lors de mon trajet jusqu’au travail.

Chaque matin, je me retrouve émerveillé par les collèges de l’Université d’Oxford, qui me ramènent à des siècles d’histoire et d’héritage culturel. Et pourtant, disséminées dans le comté, s’étendent d’innombrables prairies entretenues, à la biodiversité limitée, remplies de plantes décoratives et de parcs gérés, offrant peu en termes de restauration écologique.

Je me demande alors: la patrimoine culturel et la récupération écologique sont-ils compatibles?

Quand la culture donne forme au paysage

Lors d’une sortie sur le terrain à l’université dans les Highlands écossais, mon professeur d’écologie décrivit la région non pas comme une nature sauvage préservée, mais comme un paysage dégradé, une « catastrophe écologique ». Résultat de siècles de surpâturage, encouragé par des propriétaires aristocratiques désireux de préserver leurs terrains de chasse du week‑end. Les arbres étaient systématiquement empêchés de repousser. L’écosystème était, selon les critères scientifiques, brisé.

Pour moi, toutefois, ces paysages conservent quelque chose de charmant, un décor lié à d’innombrables légendes celtiques. Cela ferait-il de moi un mauvais écologiste? Suis-je en train de trahir le mouvement de réensauvagement en aimant un paysage géré?

Évidemment non. J’aspire encore à des écosystèmes plus sauvages, à des forêts pleines de fougères, de champignons et de faune sauvage. Mais je reconnais aussi l’esthétique et la valeur des paysages façonnés par l’histoire humaine.

Alors, je me demande: apprécier notre patrimoine culturel et anthropique est-il nécessairement en conflit avec les valeurs environnementales?

Rethinking the Nature-Culture Divide

Le problème tient partiellement à notre manière d’appréhender la nature: comme quelque chose de séparé de nous. Les espaces sauvages sont fréquemment perçus comme dangereux, chaotiques ou inaccessibles. Après tout, l’humanité est célébrée pour sa capacité à s’opposer aux forces de la nature, à vaincre le sol, les cultures, à repousser les prédateurs et les maladies.

Cela amène une question philosophique: les êtres humains font-ils partie de la nature, ou ont-ils évolué en dehors d’elle? Le philosophe français du XVIIe siècle René Descartes affirmait que les humains se distinguaient des animaux et de la nature. Nous sommes, en tant qu’espèce, non seulement « externes » mais potentiellement « au‑dessus » du monde naturel. Pour Francis Bacon, philosophe anglais et précurseur de la méthode scientifique, l’homme utilisait la science comme un outil pour « conquérir la nature ».

Mais tous les discours ne soutiennent pas cette division.

Le philosophe Bruno Latour a notamment rejeté le binaire nature-culture. Robin Wall Kimmerer, dans Braiding Sweetgrass, explique que, dans certaines langues autochtones, les plantes sont nommées « celles qui prennent soin de nous ». Alors, sommes-nous vraiment si séparés?

Les crises climatiques et de biodiversité le montrent clairement: nous ne le sommes pas. Nous dépendons entièrement du monde naturel.

Quand la conservation embrasse la culture

Plusieurs exemples à travers le monde nous rappellent que culture et nature n’ont pas à être en conflit.

Les communautés autochtones de l’Amazonie, dont le mode de vie repose sur le respect de la Terre et de ses ressources, illustrent particulièrement comment la culture peut être liée à une préoccupation et à un comportement collectif destinés à protéger et à restaurer la nature.

L’estate Knepp dans le Sussex constitue un projet de réensauvagement innovant où l’élevage conventionnel a été remplacé par le pâturage naturel d’animaux en liberté. Ce changement a aidé à restaurer la faune et les habitats tout en préservant le cœur historique du domaine, y compris sa demeure et ses jardins. Knepp démontre que le réensauvagement peut coexister avec la préservation du patrimoine culturel et de la propriété foncière.

Ces cas montrent que l’intégration de l’identité culturelle à la conservation n’est pas un compromis, mais une force. Les projets qui allient objectifs écologiques et contexte culturel tendent à être plus résilients, inclusifs et efficaces. Travailler avec les communautés locales, respecter l’histoire et les valeurs du territoire, et instaurer la confiance sont essentiels pour le succès à long terme des efforts de conservation qui perdurent bien au-delà du simple financement initial.

Ignorer la dimension culturelle et sociale dans la conservation risque d’aliéner les communautés locales et le grand public. Lorsque les gens se sentent exclus ou que leurs valeurs et leurs traditions passent inaperçues, cela crée de la méfiance et des divisions entre les défenseurs de l’environnement et ceux dont le soutien est crucial pour une conservation réussie.

Adopter la complexité et l’honnêteté

Alors que les idéologies actuelles tendent à nous diviser, et que l’hypocrisie semble régner, nous estimons que reconnaître l’incertitude nous rend faibles – sans doute le plus grand problème de la pensée politique moderne. Au contraire, accepter les nuances nous donne du pouvoir.

Je soutiens la restauration des écosystèmes et de la biodiversité de notre monde, tout en appréciant l’émergence de notre culture et de notre histoire dans nos paysages. Ne pas reconnaître l’importance des deux ne ferait que creuser davantage le fossé entre les défenseurs de l’environnement et le reste de la société. La conservation doit être guidée par nos cultures, nos valeurs et nos histoires.

Astrid Ménard

Astrid Ménard

Formée au journalisme et à l’éthique environnementale, j’écris pour dakorsen.com pour donner une voix à celles et ceux qui, partout en France et ailleurs, œuvrent pour la défense du vivant. À travers mes enquêtes et mes reportages, je cherche à éclairer les enjeux cachés de la crise écologique et à raconter des trajectoires de résistance et d’espoir.